
Richard Estes, Cabines téléphoniques, 1967.
Les endomanes sortent en ville, mais leur complexion est de rester dans leur quant-à-soi, sans se tourner vers le peuple dont ils font partie, comme les endogames ne se marient qu’entre eux.
L’endomane se déplace pour aller voir sa section permanente d’amis, ou une ville dans laquelle il aimerait déménager, mais pas beaucoup plus (et s’il déménage il fera forcément appel à une société de déménageurs).
Il ne veut pas non plus contribuer à la communauté politique, dans laquelle il est pourtant pris :
« chacune de tes actions contribue à l’achèvement de la vie de la cité. Par conséquent, si l’une de tes actions n’est pas en relation directe ou indirecte avec le but de la communauté, cette action en détruit la vie, ne permet pas son unité » (Marc Aurèle, Pensées pour soi, IX, 23, trad. Dalimier).
L’endomane refuse de se prêter aux autres citoyens, mais aussi à lui-même, car c’est en connaissant les autres qu’on se connaît soi-même, comme Aristote le dit dans l’Éthique à Nicomaque :
« nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes (…) la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami. » (Livre 9).
L’endomane refuse ce qui peut devenir ami, car se croyant une entité déjà faite et définitive, il est pire que l’avare cachant sa richesse : il peut n’avoir presque rien à dépenser ni à offrir, mais il garde ce peu (son corps, son clan).
Nous vivons tous d’endomanie : serais-je heureux de savoir que ma compagne a rencontré Brad Pitt à un cocktail ?
Mais nous devons tout à notre exomanie : je n’aurais pas de compagne en restant chez moi, à regarder des films avec Brad Pitt.
Endomanes.
Benjamin, alerté par son téléphone, court le samedi soir entre les passants des avenues, s’y déshabillant de ses calories. La machine lui évite de tarder en rêvassant ou d’appeler des amis pour se réunir, donc de perdre du temps et des occasions. Il se tient à son corps, aussi s’est-il fait tatouer un dessin de Batman sur la poitrine, car seule son enveloppe corporelle lui est sûre : la fresque d’une chapelle l’intéresse moins que celle qu’il fait peindre sur lui-même pour quelques décennies.
Juliana jure aimer l’art et le théâtre, mais évite les œuvres classiques, qui sonnent trop clair (un portrait florentin, un monologue de Shakespeare ou de Koltès) : elle veut les renouveler par une sculpture gonflable et fluo qui casse les codes, godemichet ou crustacé, arts du cirque mêlés de cris sur la scène – balises d’endomanie artistique, qu’un « concept » recouvre, mais qui ne se prêtent en réalité jamais à l’esprit, comme l’endomane ne se prête à personne.
Elle s’est trouvé Giulio en mari, qui travaille comme pigiste au Monde. Ils vivent dans un pavillonnet ouvrier monté désormais à un million d’euros, où ils reçoivent chaque samedi pour se lamenter qu’on n’ouvre pas assez les jeunes de banlieues aux cours de hip-hop à l’école. Les racisés sont leurs bons sauvages : Juliana et Giulio ont trouvé un quartier où les racisés sont les clochards du coin et n’en croisent pas au restaurant.
Houda veut déboulonner la statue d’un politicien colonialiste le mardi, interdire une pièce de théâtre où des noirs sont représentés de façon messéante le mercredi, annuler un cinéaste sexiste dans une cinémathèque le jeudi : elle dit déconstruire ce qu’elle censure ou détruit. Elle se sent « colonisée » jusque dans « son imaginaire » par la France, son propre pays, au nom de celui de ses ancêtres dont elle ignore tout et fait sa Terre promise. Elle dit qu’« on est en France, pays des droits de l’Homme » pour y faire ce qu’elle veut, mais demande qu’on n’y fasse pas ce qu’on veut des mœurs de « son pays » grand-maternel. Aussi refuse-t-elle « l’appropriation culturelle », par laquelle un couturier anglais a osé s’inspirer de tenues indiennes : il a volé cette culture en s’en inspirant, comme les barbares romanisés ont créé l’Europe. Elle appelle « collabo » son congénère qui s’identifie à la patrie nouvelle : la communauté pour Houda est le sanctuaire des gènes, d’où sortent parfois des tire-au-flanc, « bounty », « collabeurs », autant de traîtres et de déserteurs. Elle célèbre l’épopée de sa « différence », assénant qu’à cause d’elle on l’a discriminée, malgré le poste en université qu’elle obtient en la déplorant. Houda indique partout sa religion, et se dit pointée du doigt pour sa religion. Son bien-être vient par la censure et les huis-clos.
Adam a l’endomanie familiale, et quand son fils harcèle un professeur et obtient 4/20, il scrute les lois qui permettent d’accuser l’éducateur-correcteur, et écrit au Rectorat. Il se plaint de la République comme d’un meuble défectueux, qui exige remboursement. Il défend son fils, qui est son clan, son corps, son sang, devant le professeur, qui est la culture, le pays, et la Cité commune.
Théo intervient dans les écoles pour dire aux enfants de se méfier des substances addictives qu’on prend pour « s’intégrer au groupe ». Il se méfie que les fruits des pâturages et des vendanges réunissent les citoyens aux terrasses. Sa femme Théodine ajoute que le vin et le tabac mènent au péché, et insiste pour se couvrir d’un voile. Son mari ne lui a rien demandé, mais il accepte qu’elle dérobe son corps tentateur à tous les passants, pour le donner à Dieu et à lui.
Alizée milite pour qu’un « consentement » intervienne quand un homme et une femme se désirent, mais rien qu’un « consentement », dans sa « sexualité » avec un « partenaire ». Elle veut éviter le harcèlement, le viol et sa culture, et « en finir » avec la passion. Un regard insistant la fait souffrir comme six mille ans de patriarcat. Car l’endomane érotique se prévoit endommagée si on lui offre des roses, quoique certaines s’offensent des hommes timorés qui n’ont pas su les deviner. Alizée se confesse et venge par Facebook en dénonçant les agissements oculaires de ses agresseurs que cherchent encore les juges : elle n’a d’intime que l’agora immatérielle. Alizée déclare à l’univers son refus de se prêter.
A mon tour d’endosser l’endomanie : je sors mes écouteurs dans le métro et m’insémine, perfusé, des décharges musicales dans les oreilles. Je me protège de la société en la cachant par mes rêves éveillés, la couvrant de mélodies et de gloires imaginaires : les rumeurs de la ville, un regard à soutenir, un trottoir bondé me sont parfois des épreuves ; mêler ma présence me chatouille et me gratouille. Mais je marche lentement et en cadence, comme un mannequin défilant sur le podium de ses fantasmes. Et quand j’enlève mes écouteurs, un ami me propose une boîte de nuit, où je danserai en vase clos, plein des hallucinations exsudées par les musiques fortes prenant la consistance des murs.
L’endolâtre m’y incite et me dit : « Achète des écouteurs plus performants, un casque audio plus gros. » ; il dit au religieux : « Pratique ta foi, ne participe pas à cette culture historique menaçant ta croyance » ; au fumeur : « Fais attention à tes amis, qui vont te faire boire et fumer. » ; au citoyen d’ascendance étrangère : « Tiens-toi à ta souche d’origine, les autres te la volent ou l’ignorent. » ; à une femme : « Fais attention, les violeurs sont souvent des proches. » ; au sportif : « Tiens-toi à ton corps » ; à l’esthète : « Va contempler cette œuvre vide, qui t’épargnera toute vérité bien formulée. » Moins conséquents mais plus lâches, les endolâtres défendent l’endomanie sans la pratiquer pour eux-mêmes : ils aiment boire entre amis, badiner avec les femmes, se réciter des vers de Molière, parler à des inconnus dans le métro ou les cafés, lire des vérités, mais travaillent à en épargner les autres, qu’ils appellent Autre comme un dieu intouchable.
Exomanes.
Les exomanes me sauvent de cette danse macabre.
Grégoire m’invite dans un bar où tous ses amis sont conviés chaque jeudi, sans distinctions – il y a là un polytechnicien qui veut faire exploser le cadre théorique de la discussion, et un ingénieur en prothèse contre le cancer.
Luc me loge dans son chalet et en sort vite pour prendre l’apéritif et la raclette dans celui de son voisin, en demandant à celui-ci ce qu’il pense de la Constitution de son pays.
Gilles invite au même dîner un peintre taïwanais, un expert-comptable français, et un inspecteur des finances français qui estime peu la peinture asiatique.
Floriane dit à Elias, son collègue musulman solitaire, de venir déjeuner à la même table que ceux qui évoquent leurs vacances communes à Plougastel.
Grégoire, Luc ou Floriane n’ouvrent pas trop leur gueule, mais beaucoup leur gueuleton.
Au nom du quant-à-soi de chacun, endomanes vont « rien ne devant, rien ne prêtant » (Rabelais, Tiers Livre, 3), méprisent le bien commun, et empêchent qu’un pays s’unisse. Vous vivez sans eux parmi eux, malgré le bien que vous en dites ; cependant que les exomanes disent comme les Français ont parlé à Stevenson : « Nous sommes comme ça, en France, dit l’un des hôtes, ceux qui s’assoient à nos côtés sont des amis. » (Voyage sur les canaux et les rivières, XIII., La compagnie attablée).