Dolorature, n. f. — du latin dolor, douleur, et -atura, suffixe désignant une pratique instituée et la carrière qui en découle :
Rhétorique consistant à fabriquer, exagérer ou détourner la douleur d’autrui à des fins démagogiques, par l’emploi méthodique de mots désignant des réalités extrêmes appliquées à des situations moins graves. La dolorature ne ment pas sur les faits mais sur les mots. Elle conserve à chaque terme sa charge émotionnelle tout en lui retirant sa précision référentielle, de sorte que l’ordinaire devient insoutenable, et que l’insoutenable réel perd son nom.
Ainsi nommer handicap le fait de n’avoir pas été emmené au théâtre par ses parents pour accéder à la culture, quand le mot désigne une incapacité physique irréversible.
Nommer ghetto une cité dont les habitants entrent et sortent librement, quand le mot désigne un quartier clos où une population était enfermée de force et privée de droits.
Nommer insécurité la difficulté à boucler ses fins de mois, quand le mot désigne d’abord la menace sur l’intégrité du corps.
Nommer violence ou agression un rapport de domination symbolique, parfois inconscient par celui considéré comme agresseur ou violent, quand le mot désigne l’exercice d’une force brutale.
Nommer colonisation par l’imaginaire la simple influence culturelle subsistante d’un pays sur un ressortissant originaire d’un autre pays colonisé par le premier.
La dolorature est la seule forme de pouvoir qui exige de ses sujets qu’ils ne guérissent jamais pour persévérer dans son lucre et son imposture.