
A G. L.
Antée mange du lion dans le désert libyen, selon la mythologie grecque. Cette viande fauve lui donne envie d’affronter quiconque le croise, car Antée construit un temple de crânes humains pour son père Poséidon. Dans ses combats, il prend force en touchant la terre, sa mère, Gaia.
Hercule terrasse Antée en le maintenant en l’air, loin de sa mère nourricière.
Antée est enraciné et traditionnel : il a une terre nourricière et bat ses adversaires pour honorer son père. Il fait preuve d’humilité en gardant contact avec l’humus (la terre et au sens large la culture dominant un lieu) ; et il est orgueilleux, puisqu’il s’en croit supérieur jusqu’à défier quiconque.
Antée montre qu’en s’abaissant vers son humus on peut manger du lion et gagner beaucoup de gens, mais manque aussi l’intelligence d’Hercule, qui fait supporter un autre air sans asphyxie, en restant libre loin de sa matrice culturelle.
La globalisation fait gagner Hercule à plate couture : elle nous soulève en l’air par les avions, à la table d’un restaurant de cuisine du monde si on ne décolle pas, et par des peuples nouveaux venus, tantôt dévoués, tantôt violents selon les visiteurs, et de moins en moins conviés par les concitoyens.
Les traditions dues à la terre nourricière (devenue terre d’accueil) devraient pourtant être la plus haute conquête pour les peuples visiteurs, comme à ceux qui les soutiennent en paroles.
Nous ne sommes pas volatils, comme le suggère Aristophane dans sa comédie Les Oiseaux : nous avons besoin d’une terre nourricière à cultiver, qui forge l’acuité de nos sens dans le lieu où nous élisons domicile : explorer les villages et plats du pays, conquérir les œuvres des grands artistes, découvrir les cultivateurs à proximité voire cultiver soi-même, écouter famille et amis, les êtres les plus sages et qui nous ressemblent.
Gaia peut aussi bien être une région, comme Maupassant loue la Normandie :
J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même. (Maupassant, Le Horla, 8 mai).
Hercule peut faire perdre contact avec l’humus de chaque instant : nous sommes herculéens lorsqu’on ne pense qu’à prendre un billet d’avion plutôt que de visiter un aïeul, ou que nous tapons un message sur le téléphone portable au lieu de se régénérer au visage et à la parole de notre interlocuteur.
Hercule défend parfois les banlieues françaises sans y habiter ni accepter n’importe qui en bas de chez lui, car il est indifférent du sol où il se tient. Hercule est un aventurier qui passe.
Antée est très conscient du sol et de sa culture au contraire, et nous régénère s’il nous lance la maxime cinglante d’un moraliste de notre pays, ou nous indique une falaise normande qu’un peintre a peint bien avant que nous la contemplions. Antée nous fait éprouver que notre terre a été foulée par de grands hommes et par nos ancêtres et que cette humanité nous oblige :
L’homme fait la terre ; (…). Ne l’oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il l’aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture… Cette terre, où l’homme a si longtemps déposé le meilleur de l’homme, son suc et sa substance, son effort, sa vertu, il sent bien que c’est une terre humaine, et il l’aime comme une personne. (Jules Michelet, Le Peuple)
Antée est ancien, Hercule moderne.
Antée vous fait vivre dans une civilisation ; Hercule la sous-pèse et en éloigne, par une critique vitale pour celle-ci, mais qui ne doit pas saper cette civilisation, car il y a l’esprit critique et l’esprit de critique, comme disait le philosophe Cornelius Castoriadis : il faut savoir se déraciner, mais empêcher quiconque de prendre racine est injuste. Le désir de terre nourricière n’est pas colonisation pour un espace vital, c’est aimer, se cultiver, s’accomplir.
Nombreux d’ailleurs sont les Antée d’adoption, qui ont fini par trouver inconsistant l’air d’Hercule et sa page culturelle vierge : ils découvrent avec délectation les fruits de leur terre nourricière, en lisant Cyrano de Bergerac et en se sentant par exemple « plus Français que les Français » alors qu’ils n’ont « aucune goutte de sang français dans les veines », et joutent en mots ou en action par gratitude envers leur terre.
Antée est cohérent et entier, Hercule novateur et exotique.
Et le second a tout de même besoin du premier pour continuer à respirer l’air frais en disposant de toutes les cultures.
| Antée | Hercule |
| Enracinement
Traditions et terroir Le village et le jardin Régionalismes/Patriotisme Assimilation La bibliothèque Localisme/Circuits courts L’artisan Verre de Saint-Aubin devant les Hospices de Beaune Astérix et Obélix Cuisiner les légumes de saison pour un pique-nique Battre monnaie L’école de la IIIe République Le latin La ruine Endogamie Pèlerinage sur sites gallo-romains et chrétiens Discuter avec sa grand-mère et un historien |
Déracinement
Exotisme et fusions La ville et l’aéroport Impérialisme/Multiculturalisme Inclusion L’open-space Globalisation/Circuits longs Le start-upper Cocktail au poivre du Sichuan devant un gratte-ciel de New York Les comics Marvel Commander des sushis sur le pouce pour un cinéma d’intérieur La Banque Centrale Européenne L’école inclusive et numérique L’anglais Le gratte-ciel Exogamie Voyage d’un mois sur un autre continent Discuter avec un étranger, un chauffeur de taxi, un intégriste, un libertin |
Mieux vaut s’enraciner partout, que nulle part : « Florebo quocumque ferar » dit la devise de la Réunion, Je fleurirai partout où je serai planté.
Un exemple de synthèse Antée/Hercule est Fradique Mendes, le personnage du romancier Eça de Queiroz. Quand il revient dans son Portugal natal, Fradique boit du lait de brebis avec les bergers ; quand il est dans un temple hindouiste en Inde, il se plie à la cérémonie en endossant le costume des fidèles (le principe d’Ambroise de Milan, pratiqué par Fradique Mendes : « si fueris Romae, Romano vivito more, si fueris alibi, vivito sicut ibi. », Si tu es à Rome vis comme les Romains, si tu es ailleurs, vis comme on y vit…). Il se régénère à sa terre portugaise, mais s’ouvre dès le matin à son coiffeur qu’il écoute comme une source d’information plus fiable que le journal.
Fradique Mendes est l’Européen cultivé par excellence, comme l’étaient le courtisan italien du XVIe siècle et l’honnête homme français du XVIIe : ancré profondément dans son continent, élevé à la beauté par les trésors du Portugal et à la vaillance par les trésors de ses lettres cosmopolites, et capable de discuter de tout ailleurs, parce que son raffinement ne lui sert qu’à paraître plus simplement homme. Un de ces Européens « sans patrie » décrits par Nietzsche : hommes « trop libres de toute prévention, trop malicieux, trop délicats » et ayant « trop voyagé » pour être « porte-paroles du nationalisme et de la haine des races », mais « héritiers riches et comblés — riches, mais aussi riches en obligations, héritiers de plusieurs milliers d’années d’esprit européen » (Gai savoir, 377). Fradique est l’homme qui a compris la force régénérante d’Antée, mais que l’air de Hercule régénère à mesure de son enracinement, car la vie est dialectique et se nourrit des pôles contraires.
Le combat entre Antée et Hercule se passe en nous, car « les “quoique” sont toujours des “parce que” méconnus » (Proust, A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, première partie) : c’est parce qu’il est enraciné que Fradique Mendes se déracine un instant, le temps de comprendre un autre pays, une autre tradition, un autre humus. Explorer nos racines nous fait comprendre celles d’autrui. Fradique est un Antée portugais qui sait respirer l’air herculéen au bout du monde, et trouve même inconvenant de parler une langue étrangère sans l’accent de sa natale.
Il manque des Fradique pour incarner les traditions d’un pays où l’on arrive, et aussi pour montrer la nécessaire adaptation à ceux dans lesquels on s’installe. Les adversaires des caricatures de Mahomet refusent par exemple d’admettre que la caricature est une tradition française légitime, bien que diffusable dans le monde entier par les télécommunications : Marie-Antoinette et Louis-Philippe en ont fait les frais sans assassinat des caricaturistes, et Jean Moulin la pratiqua lorsque Klaus Barbie lui tendit un papier où dénoncer des résistants et qu’il préféra caricaturer son tortionnaire. Les dessinateurs n’ont pas attendu les musulmans pour offenser : ils appliquent une tradition de leur Gaia.
La victoire de Hercule par la globalisation sur Antée l’enraciné brouille jusqu’à la connaissance de notre terre nourricière.
Etre des Antée maîtrisant l’intelligence d’Hercule, c’est aimer les traditions de notre terre nourricière en sachant respirer hors d’elles, et aussi en incarner les joies, auprès des concitoyens qui les méconnaissent.
La littérature réconcilie Antée et Hercule : Hercule nous aère l’esprit par les livres («En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n’en pas souffrir », Flaubert, L’Éducation sentimentale, II, 3) ; mais Antée régénère par la langue qui est comme l’humus de notre esprit, et par des classiques que notre sol recouvre et qui forment notre Gaia spirituelle.