Etre Antée et Hercule

Gravure d’après Andrea Mantegna, Hercule et Antée, XVe siècle.

 

A G. L.

Antée a mangé du lion, c’est du moins ce que dit la mythologie grecque sur sa nourriture dans le désert libyen. Cette viande fauve l’inspire à affronter quiconque le croise. Antée construit un temple de crânes humains promis à son père Poséidon. Dans ses combats, il prend force en touchant la terre, sa mère Gaia. Hercule terrasse Antée en le maintenant en l’air.

Antée est enraciné et traditionnel : il a une terre nourricière et bat ses adversaires pour honorer son père. Il fait preuve d’humilité, puisqu’il garde contact avec l’humus, qui demande de s’abaisser vers la terre et sa culture, et il est orgueilleux, puisqu’il s’en croit supérieur jusqu’à défier quiconque.

Hercule, ingénieux, le déracine. Il ne perd pas sa force en respirant à l’air libre et loin de sa matrice (une terre, une culture).

Antée montre qu’en s’abaissant vers son humus on peut manger du lion et gagner beaucoup de gens, mais il manque l’intelligence d’Hercule, qui lui ferait supporter un autre air sans asphyxie.

La globalisation fait gagner Hercule à plate couture : elle donne de l’air par les avions, à la table d’un restaurant de cuisine du monde (y compris les mauvaises et celles acheminées en avion), ou par des peuples dévoués ou violents, dont la venue n’a pas été décidée par les concitoyens, et qui fait nier à certains de ces concitoyens l’existence d’Antée, donc de traditions, sur la terre d’accueil. Hercule donne de l’air même chez soi, par un réseau invisible comme l’air sur lequel circulent des monnaies invisibles. Hercule ne se cache même plus et donne son nom à un projet de privatisation d’EDF.

Mais nous ne sommes pas qu’aériens, ni des oiseaux, comme le suggère Aristophane dans sa comédie.

Nous avons besoin d’une terre nourricière et d’une culture ancrée, qui donnent des plaisirs uniques dans une vie : explorer les villages, plats et vins du pays, conquérir les œuvres des grands artistes, aimer les femmes ayant les pieds sur terre, découvrir les cultivateurs à proximité ou cultiver soi-même, écouter famille et amis les plus sages et qui nous ressemblent.

Gaia nous donnerait même un organisme héréditaire dans la digestion de certains aliments, rendus habituels au fil des siècles par nos ancêtres, comme elle prête des façons de sentir et de penser :

J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même. (Maupassant, Le Horla, 8 mai).

Etre Antée rend orgueilleux si l’on impose les traditions de sa terre en dehors d’elle.

Mais Hercule peut faire perdre contact avec l’humus de chaque instant : nous sommes herculéens lorsqu’on ne pense qu’à prendre un billet d’avion plutôt que de visiter un aïeul, ou que nous tapons un message sur le téléphone portable au lieu de se régénérer au visage et à la parole de notre interlocuteur.

Hercule défend parfois les banlieues françaises sans y habiter ni accepter de racailles en bas de chez lui, car il est indifférent du sol où il se tient. Hercule est un aventurier qui passe.

Antée est très conscient du sol et de sa culture au contraire, et nous régénère s’il nous lance la maxime cinglante d’un moraliste, ou nous indique une falaise normande que Monet a peinte, que Debussy a vue aussi en composant, et qui a encore inspiré Proust dans ses pages. Il nous fait éprouver que notre terre n’est pas à sanctifier mais qu’elle a été foulée par de grands hommes et par nos ancêtres et que cette humanité nous oblige :

L’homme fait la terre ; (…). Ne l’oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il l’aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture… Cette terre, où l’homme a si longtemps déposé le meilleur de l’homme, son suc et sa substance, son effort, sa vertu, il sent bien que c’est une terre humaine, et il l’aime comme une personne. (Jules Michelet, Le Peuple)

Antée est ancien, Hercule moderne.

Antée vous fait vivre dans une civilisation, Hercule la sous-pèse et en éloigne, par une critique vitale pour celle-ci, mais qui peut aussi la faire mourir, car il y a l’esprit critique et l’esprit de critique, comme disait le philosophe Cornelius Castoriadis : il faut savoir se déraciner, mais empêcher quiconque de prendre racine est injuste. Désirer que notre terre soit nourricière n’est pas coloniser pour un espace vital, c’est aimer, se cultiver, s’accomplir.

Nombreux d’ailleurs sont les Antée d’adoption, qui ont fini par trouver inconsistant l’air d’Hercule et la page culturelle vierge : ils s’abaissent donc à leur terre nourricière, en se sentant par exemple « plus Français que les Français » alors qu’ils n’ont « aucune goutte de sang français dans les veines », et joutent en mots ou en action par gratitude envers leur terre.

Antée boit sous les arcades d’une place provençale un Bourgogne blanc qui a le goût d’un Saint-Aubin pour la proximité de leurs parcelles ; Hercule boit un cocktail Manhattan revisité aux poivres du Sichuan sur un toit de New York.

Antée est cohérent et entier, Hercule novateur et exotique.

Et le second a tout de même besoin du premier pour continuer à  respirer l’air frais en disposant de toutes les cultures.

 

Antée Hercule
Enracinement

Traditions et terroir

Le village et le jardin

Régionalismes/Patriotisme

Assimilation

La bibliothèque

Localisme/Circuits courts

L’artisan

Astérix et Obélix

Cuisiner les légumes de saison pour un pique-nique

Battre monnaie

L’école de la IIIe République

Le latin

La ruine

Endogamie

Pèlerinage sur sites gallo-romains et chrétiens

Discuter avec sa grand-mère et un historien

Déracinement

Exotisme et fusions

La ville et l’aéroport

Impérialisme/Multiculturalisme

Inclusion

L’open-space

Globalisation/Circuits longs

Le start-upper

Les comics Marvel

Commander des sushis sur le pouce pour un cinéma d’intérieur

La Banque Centrale Européenne

L’école inclusive et numérique

L’anglais

Le gratte-ciel

Exogamie

Voyage d’un mois sur un autre continent

Discuter avec un étranger, un chauffeur de taxi, un intégriste, un libertin

 

Mieux vaut s’enraciner partout que nulle part : « Florebo quocumque ferar » dit la devise de la Réunion, Je fleurirai partout où je serai planté.

Un exemple de synthèse Antée/Hercule est Fradique Mendes, le personnage du romancier Eça de Queiroz. Quand il revient dans son Portugal natal, Fradique boit du lait de brebis avec les bergers ; quand il est dans un temple hindouiste en Inde, il se plie à la cérémonie en endossant le costume des fidèles. Il se régénère à sa terre portugaise, mais s’ouvre dès le matin à son coiffeur qu’il écoute comme une source d’information plus fiable que le journal.

Fradique Mendes est l’Européen par excellence, comme l’étaient le courtisan italien du XVIe siècle et l’honnête homme français du XVIIe, à la fois ancré profondément dans son continent, élevé à la beauté par les trésors de son patrimoine et à la vaillance par les trésors de ses lettres, et capable de discuter de tout parce que son raffinement ne lui sert qu’à paraître plus simplement homme. Un de ces Européens « sans patrie » décrits par Nietzsche : hommes « trop libres de toute prévention, trop malicieux, trop délicats » et ayant « trop voyagé » pour être « porte-paroles du nationalisme et de la haine des races », mais « héritiers riches et comblés — riches, mais aussi riches en obligations, héritiers de plusieurs milliers d’années d’esprit européen » (Gai savoir, 377). C’est l’homme qui a compris la force régénérante d’Antée, mais que l’air qu’offre Hercule régénère aussi.

Le combat entre Antée et Hercule est une dialectique à exercer en soi, car « les “quoique” sont toujours des “parce que” méconnus » (Proust, A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, première partie) : c’est parce qu’il est enraciné que Fradique Mendes se déracine un instant, le temps de comprendre un autre pays, une autre tradition, un autre humus. Explorer ses racines fait comprendre celles d’autrui. Mais Fradique demeure un Antée portugais, et trouve même inconvenant de parler une langue étrangère sans l’accent de sa natale.

Car dans l’histoire Gaia n’existe pas. Il y a des terres nourricières, cultivées différemment dans le temps, et donnant plus de droits aux traditions cultivées sur leur sol quand on se trouve dessus. C’est le principe d’Ambroise de Milan, pratiqué par Fradique Mendes : « si fueris Romae, Romano vivito more, si fueris alibi, vivito sicut ibi. », Si tu es à Rome vis comme les Romains, si tu es ailleurs, vis comme on y vit.

Et il manque des Fradique pour incarner les traditions d’un pays où l’on arrive. Les adversaires des caricatures de Mahomet refusent par exemple d’admettre que la caricature, quoique diffusable dans le monde entier par les télécommunications, est une tradition française : Marie-Antoinette et Louis-Philippe en ont fait les frais sans assassinat des caricaturistes, et Jean Moulin la pratiqua lorsque Klaus Barbie lui tendit un papier où dénoncer des résistants et qu’il préféra caricaturer son tortionnaire. Les dessinateurs n’ont pas attendu les musulmans pour offenser sans violence physique en France : ils appliquent une tradition de leur Gaia.

Hercule a trop bien vaincu Antée, puisque sa victoire par la globalisation brouille jusqu’à la connaissance de notre terre nourricière.

Etre des Antée maîtrisant l’intelligence d’Hercule, c’est aimer notre terre nourricière et ses traditions tout en sachant respirer hors d’elles, et en incarner les joies auprès des concitoyens qui les méconnaissent.

La littérature réconcilie par excellence Antée et Hercule : Hercule nous aère l’esprit par les livres («En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n’en pas souffrir », Flaubert, L’Éducation sentimentale, II, 3) ; mais Antée régénère par la langue qui est comme l’humus de notre esprit, et par des classiques que notre sol recouvre, pour former notre Gaia spirituelle.