Aphorismes sur la nouvelle pédagogie

 

La nouvelle pédagogie veut un élève « acteur de son apprentissage », et si celui-ci refuse d’être acteur et d’apprendre, que l’adulte devienne le spectateur et secrétaire intéressé de cette ignorance satisfaite.

C’est aussi l’art d’élever chacun, tout en surveillant les difficultés intellectuelles, sociales et psycho-affectives de quelques-uns.

 

Montaigne voulait une tête bien faite plutôt que bien pleine; ses vulgarisateurs veulent une tête bien faite et jamais pleine; les nouveaux pédagogues veulent une tête vide, car une tête vide, pour eux, c’est une tête intacte.

 

Les nouveaux pédagogues se fichent du théorème de Pythagore, ou qu’un homme ne pense bien qu’en se sachant ignorant. Ils veulent connaître les  « progrès »,  « les innovations » et les  « nouvelles approches » par lesquels vous faites découvrir ces vérités, et que les élèves les ignorent s’ils ne les devinent pas sans l’aide de l’expérience ni de la transmission du professeur.

 

Le fantasme des pires éducateurs nationaux est de serrer la main à une racaille pour montrer à quel point il était idiot de la punir.

Puisqu’en général ce fantasme en reste un, les mêmes éducateurs pleurent la misère de cette racaille dans des conférences tout en l’évitant discrètement dans la rue.

 

Il y a deux types de nouveaux pédagogues : ceux qui refusent d’élever parce que l’élève est à la peine, et ceux qui refusent de l’élever tout court. Les seconds les occupent par des jeux, en les mettant en groupe afin qu’ils soient moins confrontés à leur propre individu, ou en leur demandant d’imaginer une couverture pour les livres qu’ils n’ont pas lus.

 

Le nouveau pédagogue a peur d’élever par peur de trahir, et en refusant d’élever, il trahit à jamais.

 

La nouvelle pédagogie est un catéchisme où le texte devient prétexte, et le catéchumène l’objet même du culte, dont les commandements sont ses droits humains inaliénables.

 

Bach était si mauvais musicien qu’il recopiait des partitions de Vivaldi comme un perroquet : misère des têtes bien pleines.

 

Kylian M’Bappé est un footballeur si mauvais qu’il a voulu imiter Zidane jusque dans sa coupe de cheveux, pour faire comme les autres.

 

Ne pouvant élever les élèves, les nouveaux pédagogues ont découvert qu’il fallait encore élever ceux qui les élèvent.

 

Pour chaque élève refusant de sortir après une insulte, il y a un stage de formation disponible à l’adulte pour être plus à son écoute.

 

Un formateur de banlieue se dit soucieux de ne pas renforcer les inégalités sociales, et lorsqu’on lui suggère de faire lire Montaigne à ses élèves plutôt qu’un slam en verlan, il éclate de rire.

 

En dépit de leurs malheurs, les professeurs sont méprisés, car ils sont des bourgeois riches de temps, comme il y en a de riches d’argent.

 

Les inspecteurs de la nouvelle pédagogie imposent toutes les idées faisant perdre le contrôle d’une classe (discuter d’égal à égal avec les élèves, faire feu de tout ce qu’ils disent pour en faire un cours, se féliciter des résumés qu’ils trouvent sur Internet au lieu de lire des livres), puis s’inquiètent d’une classe qu’ils n’ont pas vue contrôlée. Ce sont des sergents qui désarment leurs soldats et haussent les sourcils de voir des cadavres.

 

Le pédagogue normalien et agrégé qui dit « J’men bats les couilles » pour paraître cool à ses élèves devrait repasser son concours et l’écrire sur sa copie.

 

Pour chaque universitaire aux étudiants triés sur le volet, qui attaque les violences policières et déplore qu’on veuille assimiler quiconque d’origine étrangère, il y a une classe de trente premières STI, avec quelques élèves rentrant de garde à vue, prêts à lancer des chaises aux murs dans son cours de 14 à 16 heures, à crier « Wallah, j’ai rien fait », à le traiter de  « pédé » et à lui intimer de faire attention au racisme et aux préjugés.

 

Les pires pédagogues lisent des poèmes de collégiens comme des chefs-d’œuvre, qu’ils conseillent de lire à haute voix en les évaluant, comme Flaubert gueulant ses phrases, puis renseignent les élèves sur les préjugés xénophobes et sexistes des grands écrivains, comme la misogynie de Flaubert.

 

De bons parents et éducateurs transforment un adolescent qui ne sort pas ses affaires, n’écrit rien et bavarde tout le temps en un élève précoce, hyperactif et surdoué.

Un bon inspecteur transforme un programme de 6ème en programme de seconde, un professeur en enseignant, et les poèmes d’élèves au baccalauréat en œuvres d’art dignes d’être dites en un gueuloir, surtout après relecture de parents accompagnés de leur avocat.

 

Le pédagogue qui se croit progressiste est effrayé par un petit caïd de banlieue, car celui-ci est deux fois mineur, deux fois sacré à ses yeux : mineur comme jeune, et mineur comme membre d’une minorité allogène de la société.

Le caïd en est tout surpris d’abord, puis en cultive une sorte d’insolence qui se sait insolente, un aplomb qui se sait impuni, un esprit profanateur qui se sait profanateur (intellectuel comme matériel). Il accueille chaque tolérance du pédagogue pour autant de faiblesses venues pourtant du statut supérieur, bienveillant et éducateur du pédagogue, mais que celui-ci finit par transformer en vraies faiblesses, par illusion, par miséricorde pour son statut social, par peur surtout, non seulement de la force physique de l’élève, mais de paraître intolérant, peur que le pédagogue a pour lui seul, et que le caïd apprend à manier comme une langue étrangère, car il lui suffit de la parler de temps en temps, sans la penser, pour qu’elle fasse effet sur le pédagogue :  « Faites attention aux préjugés / à l’humiliation / au racisme / à la discrimination / à l’inégalité / à la stigmatisation / à l’injustice ». Grâce à ces mots, le caïd peut traiter un éducateur de fils de pute, on doit le comprendre, il a voulu « se défouler  » car il rentre de garde à vue, où il a tiré la langue aux policiers qui le prenaient en photo en leur disant :  « Vous me connaissez déjà » et  « Faut faire attention aux préjugés. »

La morale du caïd est celle du pédagogue, mais au second degré. C’est un jeu de dupes où le caïd joue avec la conscience morale du pédagogue comme avec une balle, et où une tolérance acquise de hautes luttes entretient une mauvaise foi, une intolérance et une impunité acquises sans même avoir à lutter.

 

Comme le catholicisme, la nouvelle pédagogie est une religion qui repose sur un divin enfant, et une immaculée conception de l’élève et de son savoir.

 

Geoffroy, petit-fils de fermiers, décide d’abandonner le fromage de chèvre qui faisait le succès de la famille, et d’enseigner en écoles de banlieue que l’héritage familial entretient des injustices dans la société. Une fois en vacances, il regarde un fils de sportifs banlieusards gagner la Coupe du monde de football, et il est content, mais regrette de ne pas l’avoir eu comme élève.

 

La seule personne m’ayant dit que « Victor Hugo, c’est chiant » est un professeur de lettres.

 

On a demandé à un aspirant violoniste, un aspirant footballeur et un aspirant chirurgien de  « participer activement à leur apprentissage » afin qu’ils deviennent autonomes selon la nouvelle pédagogie. Le premier a joué faux en disant qu’il trouvait cela plus beau, le deuxième n’a dribblé personne pour éviter de répéter bêtement, le troisième a tué ses patients.

 

L’ignorance s’apprend pas à pas et se justifie point par point, autant que la curiosité.

Parfois c’est l’élève déclarant que rien avant 2019 ne l’intéresse, d’autres fois c’est le pédagogue déclarant qu’on lui donne trop d’auteurs morts pour l’intéresser.

 

Pierre Bourdieu, fils d’agriculteurs, devient professeur au Collège de France en dénonçant les inégalités sociales en France.

Rokhaya Diallo, fille d’Africains, intègre un conseil étatique, la presse et l’émission la plus regardée de France en dénonçant les inégalités raciales en France.

Kylian M’Bappé, fils d’Africains de Bondy, devient sportif comme ses parents, ne dénonce rien, et fait gagner la Coupe du monde de football à son pays.

 

Commenter la littérature apprend (au professeur comme aux élèves) à se mettre au service des grands textes, de ce qu’ils ont à nous dire, et du même coup à se mettre au service des autres et de ce qu’ils ont à nous dire.

Les paroles supérieures et passées des grands écrivains font écouter les personnes présentes et supérieures, et par ces deux voies nous nous révélons à nous-mêmes mieux qu’en les ignorant.

La nouvelle pédagogie veut servir l’élève directement, sans avoir à servir les textes, et ce faisant laisse intacts des individus suffisants, dépourvus de gratitude pour les autres du présent, puisque dépourvus de l’héritage des autres du passé.

 

Un ami me dit que certains sociologues veulent voir échouer les enfants qu’ils ont décrit comme discriminés dans des livres avec des statistiques, afin de donner raison à leurs livres. Mais c’est insulter la science.

 

 

Certains font des attentats où les gens explosent ; les meilleures minutes d’enseignement sont des attentats faisant rentrer en soi-même.

 

Les professeurs ne devraient pas être des fonctionnaires heureux d’être en vacances, et devant lire des documents sur la psychologie de l’enfant pour être titulaires de leur poste.

Ce devrait être des bodhisattva, des bouddhas qui ont renoncé à l’éveil total pour éveiller les autres à cause de leur excessive compassion.

Ils seraient plus respectés en balayant leur salle de classe qu’en parlant de séries télévisées avec leurs élèves.

 

Une école a bien réussi son œuvre lorsqu’un homme accompli s’amuse d’y avoir échoué.

 

Le fayot n’est pas aimé car il ne va à l’école que pour être savant.

Nous allons aussi à l’école pour devenir fréquentable, aimable, et donner aux autres le plaisir de nous parler.

Aussi les gens les plus affables (et peut-être les plus heureux) sont ceux qui savent apprendre toujours, et faire de celui à qui ils parlent une école à part entière. Être bon vivant, c’est être à bonne école, se faire petit comme les enfants comme demande le christianisme, et être grand d’avoir su rester élève.