Quatre portraits italiens

Comme un style en littérature porte une vision et une expérience entières de la vie dans ses phrases, le portrait que je préfère est celui où se concentrent le plus d’humeurs possibles engendrées par l’existence. Les grands portraits sont indécis : ils reflètent alors toute la vie, car joies et tristesses, passées et à venir, s’y suspendent dans un visage. “On n’est jamais si heureux ni si malheureux qu’on se l’imagine.” (La Rochefoucauld), semble dire le peintre à travers la chair. Au lieu d’être un instant capté, l’instant devient le point, acquis après des heures au pinceau, où toutes les humeurs possibles se condensent.

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Giorgione, Portrait d’homme, v. 1510.

Le miracle de l’apparition de la chair, naïve et vertigineuse tout en même temps. Le visage oscille entre la timidité (le modèle semble attiré vers l’arrière, prêt à détourner la tête) et la confiance (le regard serein veut demeurer face à vous, tenir l’instant et la confrontation). La bouche se renfrogne légèrement avec un air de dédain, et se plisse aux commissures des lèvres comme pour réprimer quelque chose, s’empêcher de parler. Le vêtement reflète ce visage naïf et vertigineux : d’un mauve aussi profond que certains abysses des nymphéas de Monet, avec d’incessants reflets sur les plis, ce n’est qu’une simple chemise, presque un habit de travail.

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Titien, L’homme au gant, 1520-1523.

L’homme s’offre dès le premier regard comme difficile à saisir : une main musculeuse d’un côté, et une autre recouverte d’un gant comme par pudeur et désir de cacher quelque chose. Le visage est fuyant de même : le regard porte ailleurs, l’expression est contenue, et elle semble tour à tour hautaine et peu sûre de sa valeur. Selon notre humeur, le modèle peut nous paraître contrit dans l’angoisse ou dédaigneux du monde, en tout cas plein d’histoires en attente d’être vécues, ou encore en train de se démêler, comme vivant un destin en train de se décider, mais ce n’est peut-être aussi que pure pose de jeune effronté.

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Léonard de Vinci, Mona Lisa, 1509.

Daniel Arasse a interprété solidement ce portrait si célèbre qu’on le voit à peine (preuve que les yeux sans les notions de l’esprit sont un organe très artificiel) : c’est probablement le monde de la mort qui attend Mona Lisa derrière elle, et le portrait se fait une représentation non plus de l’espace, mais du temps, le temps qui passe par le pont en arrière-plan, et attend la mort du modèle dans son univers nu, inhospitalier, apocalyptique. Mais tant que de belles femmes sourient aux vivants, elles cachent, ou ravivent à bon escient, la certitude de mourir. Mona Lisa pose devant comme un défi, et son sourire énigmatique nous renvoie aux origines de l’humour, de la civilisation et du plaisir de vivre : sourire est signe que nous pensons, même quand nous ne disons rien, que notre jugement s’entretient de sa propre complexité, et que par ce jeu nous sommes encore vivants pour en prendre conscience. L’humour est un plaisir ennemi du simplisme, de la morale, du manichéisme, et ami du mystère toujours renaissant de la présence humaine.

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Raphaël, Portrait du cardinal Bibbiena, v. 1510.

L’émotion est ici plus évidente : il n’y en a pas du tout, et le cardinal n’est que pur examen de votre conscience, laser symbolisant la domination du surnaturel sur la raison. Il vous domine même quand vous vous excentrez du portrait, au Palais Pitti, et que vous sentez encore qu’il vous regarde. Mais son ironie, sa moquerie, sa distance d’avec le spectateur restent énigmatiques. L’humour devient ici l’opération par laquelle nous voyons les autres hommes : le cardinal souriant est bien peint parce qu’il semble une force intérieure de notre âme plutôt qu’un personnage existant, parce qu’il semble donner forme à ce qui nous fait voir comme extérieur à nous-mêmes (l’humour) plutôt qu’à un simple être humain. Les plis de l’habit figurent les découvertes infinies qu’engendre ce moqueur distant. Le portrait devient le catalyseur de la vérité du spectateur et non la représentation d’un être réel. Il nous domine et se moque de nous, et tant que nous le regardons nous nous sentons dominés, et nous nous moquons de nous, sans raison précise, ou plutôt par toutes les raisons que chaque individu peut trouver de se distancier de lui-même en regardant le tableau. Il y a donc autant d’interprétations de ce tableau qu’il existe de raisons de douter de nous-mêmes et de sourire, et de dominer notre existence à l’exemple de ce modèle qui nous domine.