Ixion

Hendrick Goltzius, La Chute d’Ixion, gravure, 1588.

 

Ixion est un prince de Thessalie. Il épouse Dia en promettant au père de cette fille un cadeau nuptial, mais n’offre rien.

Ixion invite son beau-père dans son palais pour se réconcilier ; mais pour l’y pousser par surprise dans des charbons ardents.

Dia prie fort Zeus pour pardonner son mari, et comme elle est belle, Zeus lui agrée : Ixion est purifié et même invité à la table des dieux ; mais il tente d’y séduire Héra, femme de son hôte.

Pour tester Ixion, Zeus lui envoie la nuée Néphélé, fantôme de Héra. Ixion couche avec, et une fois redescendu sur terre, fait croire à tout le monde qu’il a couché avec Héra.

Zeus le condamne à être roué aux Enfers.

 

Ixion est le patron des ingrats.

Le mauvais larron en est un célèbre, qui sur sa croix insulte Jésus ; Jésus n’a pourtant pas commis de crime, rappelle le bon larron au mauvais, sans compter que si on a foi en Lui Il endosse tous les péchés du monde, y compris ceux des larrons. Pourtant, selon une version de l’histoire, le mauvais larron crache sur Jésus.

Ixion réapparaît sous forme de chienne chez Jean de La Fontaine : celle-ci demande pitié à une compagne pour lui emprunter son terrier afin d’accoucher, mais une fois ses enfants grandis, elle les dresse contre son hôtesse :

Je suis prête à sortir avec toute ma bande,

Si vous pouvez nous mettre hors.

Ses enfants étaient déjà forts. (Fables, II, 7, « La Lice et sa compagne »).

Ixion a inspiré des bandes d’ingrats : élevés pour berner leurs hôtes, prendre leur fille ou conquérir leur terre, à proportion même que ces hôtes ont été gentils avec eux, comme Zeus, comme Jésus ou comme la compagne hospitalière de la chienne, qui forment pour Ixion autant de familles d’adoption.

Un pays de tradition humaniste accueille Ixion : il le met à l’école, lui alloue de l’argent pour se loger et l’aider à élever des enfants, et lui permet de trouver du travail, parfois sans lui demander de papiers.

Ixion brûle l’école, fait des palanquées d’enfants jusqu’à vivre uniquement des allocations que ces enfants permettent, voire assassine un prêtre qui lui a d’abord témoigné miséricorde et apporté du travail après incendie volontaire de sa cathédrale.

On devrait alors punir l’Ixion ne serait-ce qu’à titre d’exemple, comme Zeus le fait après s’être fait berner deux fois (mais il est un dieu).

Le punir aussi par reconnaissance envers tout autre habitant de banlieue qui ne s’est pas transformé en Ixion, mais qui au contraire travaille à l’école, éduque ses enfants dans l’amour et non la haine de la France, et lui fait visiter des cathédrales en vacances.

A Viry-Châtillon, une bande d’Ixions est jugée pour lynchage et tentative d’homicide sur des policiers : les Ixions sourient au rappel de leur crime, insultent la magistrate qui a pourtant cherché à être équitable en dosant les peines, et tabassent celui des leurs qui avoue avoir senti « un pincement au cœur » lorsqu’une policière en flammes lui criait : « Aidez-moi, j’ai des enfants ».

La Fontaine parle alors pour son pays dans sa fable :

Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette.

Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,

Il faut que l’on en vienne aux coups ;

Il faut plaider, il faut combattre :

Laissez-leur prendre un pied chez vous,

Ils en auront bientôt pris quatre.

Ixion cherche la punition, par défi contre une autorité extérieure à lui, même elle s’exerce pour son bien ; ou par honte de la gratitude qu’une personne ou un pays lui témoigne : « Les gens se vengent des services qu’on leur rend » (Céline, Voyage au bout de la nuit).

Plutôt que de pardonner tout de suite à Ixion, il serait mieux de lui enseigner la gratitude envers le pays qui le tolère et contribue à son élévation.

On ferait mieux aussi de s’inspirer d’un homme, Socrate, plutôt que d’un dieu : Socrate ne refuse pas ce qu’Athènes lui impose, et c’est pourtant la peine de mort qui l’attend, pour avoir soi-disant corrompu une jeunesse à qui il faisait découvrir à cette jeunesse la philosophie, le dialogue et elle-même par cet exercice.

Socrate accepte les lois d’Athènes au lieu de s’évader de prison, comme son ami Criton le lui propose, parce qu’Athènes est sa mère spirituelle, ce que ses lois lui rappellent :

si tu nous dois la naissance et l’éducation, peux-tu nier que tu sois notre enfant et notre serviteur, toi et ceux dont tu descends ? (Platon, Criton, trad. Victor Cousin).

Socrate a l’intelligence de voir le berceau qui lui a permis de vivre et de s’exprimer : il accepte donc la condamnation à mort d’Athènes, en bon citoyen, et devient un héros.

Ixion et ses petits-enfants délinquants de Châtillon renient un pays comme la France dont les lois leur permettent pourtant d’être libres, aimables et cultivés, et ils y restent en lui nuisant et sans respecter ses lois. Ils peuvent se passer d’être héroïques, mais pourquoi deviennent-il des racailles ? Ixion pourrait d’autant plus avoir la délicatesse de Socrate que l’on ne condamne plus pour philosophie en Europe – on en encourage plutôt l’exercice, par les librairies et l’école pour tous.

La chienne hospitalière de La Fontaine aurait dû obtenir de son ingrate compagne des garanties de sortie du terrier, ou obliger ses petits d’aller assez à son école pour en faire des amis, et révérer celle dont l’hospitalité leur a permis de vivre. Mais elle a laissé grandir les ennemis sans intervenir.

Ixion réapparaît quand ses hôtes sont assez naïfs, et qu’ils s’aiment surtout d’être hospitaliers, quasi saints, et de rester taiseux face à ceux qu’ils accueillent.

Un saint préfèrerait certes d’être jeté dans les charbons ardents plutôt que d’y jeter Ixion, mais il n’entraîne pas tout un peuple à s’y jeter : le saint décide de sa mort seule, et les contusions de son seul corps sont signes de sa grâce martyre, tandis que celui qui ouvre le village ou le terrier aux méchants, aux conquérants, et à la racaille, en fait profiter tout le monde.

Quand Ixion est là, méfiance est donc mère de prudence, comme Athènes est mère de Socrate, et comme trop d’ingrats s’ignorent fils de la France.