Note : Babel en quarantaine

Qu’un homme vende un pangolin (sorti ou non d’un laboratoire) dans un marché alimentaire, et des milliers d’autres sur la Terre en sont interdits d’embrasser et de marcher dans la rue sous peine de prison, ou le poumon rongé les envoyant à la mort. Désormais, ça n’a été que trop dit : la mondialisation développerait les pandémies aussi vite que les restaurants italiens. Et en abaissant les frontières pour des motifs commerciaux et moraux, elle permet à un Chinois de Wuhan de joindre l’Italie en quelques heures, ou à un Français contaminé de sauter dans un avion afin d’éviter la quarantaine dans le foyer du virus, contaminant ainsi un autre pays, puis tous les autres.

Comme la démocratie a réveillé l’obsession de l’égalité selon Tocqueville, la mondialisation a réveillé un penchant nouveau de l’esprit humain – celui de se croire sans patrie, penchant du mondialiste qui trouve cool ce monde devenu galerie si vite disponible, puisqu’on peut être à Wuhan en quelques jours et en repartir malade comme une bombe qui va toucher cent-mille personnes. J’ai senti, on sentira toujours l’euphorie mondialiste : je suis allé quatre jours à Séoul et une petite semaine à New York, avec cette sensation d’approcher dans quelques heures une civilisation opposée à la vôtre et de se promener dans toutes comme en un jardin, et ces voyages-éclair auraient dû m’être interdits. Car une civilisation est un métal précieux, un écosystème moulé par des hommes, qui ne se connaît que dans un temps long voire quotidien, et ne reste harmonieux qu’en refusant celui qui lui veut du mal ou en apporte malgré lui. On n’explore pas impunément une civilisation.

Le mondialisme, c’est l’illusion d’être partout chez soi, et de temps à autre, de ne plus sortir de chez soi sans attestation sur un rayon d’un kilomètre. Le mondialisme vous fait croire que l’Amérique est à deux heures, et c’est l’autre bout de la rue qui devient aussi lointain que l’Amérique.

La fable du mondialisme est la Tour de Babel : les humains croient n’être qu’une seule et vaste nation, ne parlent qu’une seule langue, et construisent une Tour orgueilleuse. Des Tours de Babel, il y en a plein dans les grandes villes mondialisées : elles s’appellent gratte-ciel, font vanité  de créer un monde plus uni au travers d’échanges commerciaux en anglais, et d’aller toujours plus haut, donc de rivaliser avec Dieu, de se substituer à lui. Quand on se prétend de gauche, il n’y a pas de Tour, mais une foire sans-frontiériste qui prétend s’opposer à la Tour libre-échangiste. Alors que la gauche sans-frontiériste et la droite libre-échangiste refusent la même chose : elles refusent la mosaïque des nations et des civilisations qui en découlent, au profit d’une union morne et hypocrite.

Dans l’histoire de la Tour de Babel, Dieu disperse l’humanité unie car sinon  « rien ne les empêchera d’accomplir leurs projets. » (Genèse, 11, trad. Augustin Crampon). Là se cache l’intelligence donnée à l’homme : renoncer à accomplir certains projets, c’est renoncer à un plaisir présent pour conquérir des joies futures et plus grandes ; renoncer aux grattes-ciels pour bâtir des maisons à taille humaine ; renoncer à jouer et à ripailler pour travailler d’abord et ripailler ensuite ; renoncer maintenant au jus de raisin pour boire le vin affiné par le temps dans cinq ans ; renoncer à une femme trop belle pour devenir mieux aimable plus tard et trouver son bonheur en soi-même ; renoncer enfin au mondialisme et au sans-frontiérisme qui construisent Babel, pour créer la mosaïque fascinante des civilisations.

Mais le mondialiste refuse que Dieu ni quiconque empêche ses projets : il est même souvent « chef de projets » et sort aux Buttes-Chaumont quand une pandémie circule dans l’air. Pour lui, renoncer à la Tour de Babel et aux avions intempestifs dans un monde sans frontières, c’est refuser le progrès, alors qu’il ignore le vrai progrès, qui est de savoir renoncer aux Buttes-Chaumont et aux avions intempestifs, pour faire pousser des joies plus sûres et meilleures.

L’humanité a pourtant inventé un palliatif au désir de construire Babel : Internet. Grâce et à cause d’Internet, on peut vivre ailleurs en miniature, au Japon ou au Maroc, selon les informations que l’on consulte – on peut y estomper les frontières sans les abolir. Internet pourrait donner autant de passerelles aux civilisations pour s’entre-regarder, dans un monde qui conserverait la distance, et le fruit psychologique de cette distance : le fantasme. Le fantasme des pays étrangers encore inaccessibles, ce sont les Lettres persanes de Montesquieu (qui n’est jamais allé en Perse), L’Amérique de Kafka (qui n’est jamais allé en Amérique), les albums de Japanese Telecom en musique électronique qui fantasment le Japon. Internet est le moyen de communication qui rendrait vivable la distance. Mais le mondialisme est une force barbare : il profane les distances comme les fantasmes, et vous permet de passer d’un pays à un autre comme dans un seul vaste pays, jusqu’à les contaminer tous.

Qu’obtient-il donc après être allé de Wuhan à Pékin et de Pékin à New York ? Une quarantaine vraiment mondiale, le cloître entre quatre murs, la retraite en cellule. Son monde sans barrières aboutit aux « gestes barrières ». L’évitement lui devient vital. Lui dont les préjugés autant que les déplacements visaient à ce que n’importe qui rencontre le monde n’importe comment, va devoir se rencontrer lui-même et les concitoyens qui l’entourent. Un Chinois mangeant du pangolin l’intriguait, mais le Gérard qui vivait près de sa maison de famille était un franchouillard à vomir. Le mondialiste a donc créé le maximum d’interactions possibles avec celui-là dont la venue précipite la mort de sa grand-mère et l’empêche de réseauter en terrasse, et le contraint à rester chez ses parents à la campagne en tolérant Gérard. Le mondialiste est cet être qui a sauté par-dessus l’esprit de son peuple, et qui flotte dans les airs en sautant dans les avions, or, comme l’écrit Hegel :

Personne ne peut sauter par-dessus l’esprit de son peuple, comme personne ne peut sauter par-dessus la terre. La terre est le centre de la gravité. Si l’on imagine qu’un corps abandonne son centre, on l’imagine flottant dans les airs. Il en est ainsi de l’individu. S’il est conforme à sa substance, il l’est par sa propre volonté ; il doit porter à la conscience et expliciter la volonté qui correspond à l’exigence du peuple. (La Raison dans l’histoire, chap. L’individu, le bonheur et la moralité, trad. K. Papaioannou).

Sagesse de Babel : bâtissons-nous des citadelles intérieures plutôt qu’en faire pour le monde entier, abolissons les frontières en nous-mêmes plus que celles des nations, et faisons une maison de nos amis et de notre patrie, avant de prendre l’univers pour la nôtre. La fièvre d’être hors-sol finit par nous encloîtrer tous et nous nous sentons malheureux, parce que nous avons oublié d’être heureux là où nous sommes : dure vérité, aussi dure que les écailles du pangolin.