César et Yolanda, banquiers ouverts

César et Yolanda étaient banquiers et viennent d’atteindre le paradis de la Retraite, où tout est vacances et rides, bombance et cheveux gris.

Ils vivent dans une villa de Rio cloîtrée entre des murs de dix mètres, avec gouvernante à temps plein et piscine chauffée, d’où ils sortent en hélicoptère. Mais ils sont très ouverts sur le monde, et viennent d’acheter à l’étranger : un petit « pied-à-terre » dans le Marais à Paris. Cinquante mètres carrés tout rénovés, où les journées ensoleillent leur lino clair.

César et Yolanda viennent d’arriver dans leur cocon à treize-mille euros le mètre carré, depuis que Paris ouvre son parc immobilier aux opulents de la Terre. Ce n’est pas le moment de rester à Rio de toute manière, car dans les favelas, en ce moment, on tire à balles réelles.

Ils passent dans ma ville et me donnent des nouvelles de sa vie culturelle, quand je rentre de Sarcelles, favela à la française, où de temps à autre un adolescent brûle l’école, lynche ou viole une écolière : « La dernière expo au musée Marmottant, tu peux aller, muito bom » dit Yolanda. « On a adoré le dernier film de François Ozonw » ajoute César. Puis Yolanda l’aide à traduire son enthousiasme pour l’exposition Fernand Léger, artificier de l’extase à Beaubourg.

Leur fils fait des  « performances » de quatre heures en pyjama dans un centre culturel, tendant un micro dans le vide à des fauteuils roulants. Leur fille m’a inséré dans une chaîne de courriels, pour écrire en groupe un poème collectif sur la planète, qui atteint la noblesse d’un slogan Bio c’ Bon : « Ni Dieu ni maître, mais une seule planète, joignez le côté Vert de la Force » ou « Dans la forêt sentez vos veines se dilater, comme les nervures d’un choux farci ».

A table, Yolanda refuse le riz – « J’ai lu que le riz faisait grossir, il paraît que ça fait grossir, le riz ». César ne veut boire qu’un verre de vin et ne goûte pas la cachaça qu’il apporte – ce n’est pas qu’il n’aime pas çaow, mais il ne tient pas l’alcool, qui lui donne mal au ventre, à la tête, au foie. Quand on les force à aller à la plage en les tirant par le bras, César et Yolanda sont pudiques et refusent la baignade : la mer est « pleine de pipi » rappelle Yolanda. César regarde assis ceux qui s’y montrent leur cul sous l’eau. Le couple lorgne chaque événement et scrute chaque aliment, le regard inquiet, en les jaugeant avec des mains délicates, comme s’il fallait s’en casser une vertèbre. César et Yolanda n’ont pas couru le long d’un cap, ils n’ont pas nagé le plus loin possible vers l’horizon, ils n’ont pas grimpé sur un rocher pour se donner à un crépuscule. Sont-ils vraiment brésiliens, parfois je me le demande, car toute personne civile et détendue semble un peu brésilienne.

César et Yolanda se taisent au milieu du repas : leurs invités français parlent d’islam et prévoient une guerre civile. Eux lisent le New York Times chaque semaine et savent qu’en France on est « islamophobe », car ils ont lu des témoignages de femmes voilées, qui y vivent toute l’année et s’y disent persécutées. Parler en prime de guerre civile, c’est selon eux l’encourager, comme un patient fou croirait qu’un médecin a comploté sa grippe.

Le lendemain, César et Yolanda demandent à voir la Basilique Saint-Denis, dont ils s’émerveillent. Pas un gisant des rois qui ne soit pris en photo, mais à la sortie ils veulent filer au métro vers leurs pénates parisiennes. On les enjoint de passer « rue de la République ». Là djellabahs, voiles et boubous effraient Yolanda comme autant de bols de riz. Les arabophones militants, les vendeurs à la sauvette et les fumeurs de joints, donnent envie à César d’enchaîner des bouteilles de Gevrey-Chambertin. Il dit qu’on se croirait à Alger, mais Yolanda, de retour dans son quartier aisé, se remet comme par hasard à défendre le droit des femmes à se voiler. Quand elle va voir l’expo-photo d’une amie entre Barbès et Belleville, elle a des envies soudaines de mettre jean et baskets, jupes à fleurs et ballerines n’y sont plus à la mode.

César et Yolanda doivent déjà quitter Paris – ce n’est pas grave, ils louent leur pied-à-terre deux semaines à une amie mannequin retraitée, et reviendront chez eux dans six mois.

Et moi qui habite un studio mesquin et enseigne la littérature française en bordure de Paris, faute de places dans les palaces et dans les meilleures salles de classe, je voudrais brader leur pied-à-terre et m’y installer, en exilé de ma propre ville. Et je sens le vice monter, ce vice qu’on exerce, comme on se gratte une plaie par plaisir, le ressentiment. Le ressentiment, qui vous fait ravaler, en accusant quelqu’un, votre salive en parlant, le ressentiment qui donne autant de rides que le temps, et vous prête le masque défigurant de l’autre que vous enviez.

Ami lecteur, des banquiers du monde entier s’arrachent des deux-pièces en France plus cher que des châteaux en ruine, mais fuyons de nos sentiments la ruine, et enlevons-nous l’écharde du ressentiment.

Il serait temps de fermer cet étalage d’abats, car en restant trop longtemps dans l’atelier de la satire, on ne fait que cuisiner son ressentiment. On a beau l’éplucher, l’émincer ou le cuire, c’est toujours le même tourment, de voir les vices du temps sans parvenir à se corriger soi-même, cueillant autour de vous une anthologie du pire. Sans parler de tous les amis cuisant à vos côtés des abats qui se mangent vraiment, et craignent qu’un jour ou l’autre vous ne leur taillez le portrait. Mieux vaut d’écrire ce qu’on aime en regard de ce qui nous insupporte, et se baigner dans l’air d’un crépuscule, dans l’eau de la mer, dans le style d’un grand livre. Loin de moi les lettres délétères.