Abattis

[Travail en cours]

Abattis : choses modernes ou classiques qui ne méritent pas un tome de sociologie (parce qu’il est préférable de les dédaigner), ni un tome d’histoire de l’art (parce qu’il vaut mieux les conquérir).

 

Antibiliothèque : nom donné par Nassim Taleb à la bibliothèque des livres que nous avons achetés mais que nous n’avons pas lus.

Ajoutons que c’est la meilleure des Vanités : mettre bien en évidence chez soi les livres que nous ignorons, c’est rendre notre ignorance visible, c’est lui donner un espace et du volume, et nous rappeler à l’humilité par un décor simple.

 

Apéro d’idées : preuve qu’il existe des apéros sans idées.

 

Ateliers d’écriture : moins un individu a de choses à raconter, plus il a de chance qu’on lui demande de donner son avis et de se raconter dans des ateliers d’écriture.

En effet, les professeurs d’université, communicants ou psychologues en organisent avec des étudiants (dont certains animateurs d’atelier publient les romans en jouissant de la vente), étudiants qui substituent un traumatisme d’enfance aux expériences adultes de la douleur. C’est en quelque sorte une invitation à violer la littérature, laquelle n’est pas seulement l’acte d’écrire mais celui de travailler au préalable, de vivre et de se prendre des poings dans la figure.

Les même professeurs pourraient obliger leurs étudiants à prendre en note ce que d’autres disent de leur vie, et auxquels ils seraient forcés de parler, spécialement quelque vieille personne ayant fait un travail dévoué ou mystérieux, comme qui aurait travaillé à la DDASS de Saint-Denis ou participé à la guerre d’Algérie.

 

Le Cousin Pons de Balzac : chaque écrivain a ses thèmes moteurs, et chez Balzac c’est l’argent : quand il s’en éloigne, il est moins original. Dans une œuvre comme Le Cousin Pons, l’argent est la pâte par laquelle l’auteur noue l’intrigue entre les personnages. Il manipule l’argent comme Vermeer manipule la lumière : il cisèle avec l’argent des tableaux petits et resserrés en apparence, mais éternellement solides et méticuleux en réalité.

L’argent est symbole du monde d’après la Révolution (l’ascension sociale se faisant grâce à l’abolition des privilèges). Or ce sens si aigu de l’argent et des infinies manières de l’obtenir, de le distribuer dans les personnages, est dû à Balzac, un monarchiste. C’est son royalisme, ce dehors par rapport à nous, qui permet à Balzac de décrire la société d’après la Révolution, notre dedans, l’ère républicaine et libérale dévoyée en monde de l’argent, du libre-échangisme et de l’individualisme.

Que deviendrons donc nos régimes libéraux en littérature, une fois que tout le monde sera en tout et partout libéral ? Nous y serons emprisonnés mentalement, sans satire ni critique. Les républicains, libéraux et libertaires les plus fervents, sont aussi bêtement satisfaits de tout ce qui se passe en démocratie que les communistes face aux « contre-révolutionnaires » décrits par Gide en U.R.S.S. :

« Pourquoi quitter un Parti où l’on était si bien ? qui vous procurait de tels avantages ! et ne vous demandait, en échange, que d’acquiescer à tout et de ne plus penser par soi-même. Qu’a-t-on tant besoin de penser (et par soi-même, encore !) quand il est admis que tout va si bien ? » (Gide, Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.).

Il faut donc se créer son propre dehors, et surtout se recréer les dehors anciens, à la manière de Balzac par son royalisme : une pensée aux valeurs suffisamment écartée de l’époque dans laquelle on vit pour décrire les vices de celle-ci.

 

Chef de projet : dans le film Amours chiennes de Alejandro Gonzalez Iñarritu, un personnage cite ce proverbe mexicain : « Pour faire rire Dieu, parle lui de tes projets. »

Une amie universitaire m’a dit que les thésards pouvaient désormais s’intituler : « chef de projet » lorsqu’ils démarraient leur thèse, comme dans les secteurs du bâtiment, de l’ingénierie, du marketing et de la communication.

Avec tant de projets et de chefs à leur tête, Dieu doit être mort de rire.

 

Concertos pour piano de Mozart : des dialogues entre l’individu (le piano) et le monde (l’orchestre). Le chant de la vie totale et réconciliée : l’être est en harmonie avec le monde et lui pose sans cesse des questions, le reflète ou proteste en lui, mais toujours en harmonie.

A écouter avec une personne aimée, avant d’arpenter un paysage magnifique, tous deux vous réconciliant aussi dans votre totalité.

 

Cuisine ouverte : rien de plus étranger que la cuisine visible dans le restaurant à l’esprit du travail, qui demande le secret, le recueillement, la solitude parfois douloureuse que le travail filtre en chaleur comme le café qu’on y prend, pour revenir meilleur dans la grotte de la paresse, alors que l’heure de travail était le soleil de la vérité, bien loin des autres hommes.

Cependant la cuisine ouverte fait le bonheur de l’homme contemplatif : dans le visage d’une jeune cuisinière japonaise, la cuisine ouverte laisse échapper le regard si beau du travail interrompu, faisant une pause et s’échappant vers le vide, entre deux manipulations ; tout le meilleur d’un humain condensé en un instant. Le travail est la seule chirurgie esthétique efficace.

 

 

Écriture inclusive : écriture incluant des points au milieu d’une phrase afin d’améliorer la condition des femmes dans le monde : « Comme si c’était motif de guerre d’enlever une conjonction au domaine des adverbes ! » (Éloge de la folie, XLIX). Érasme ajoute qu’il y a « autant de grammaires que de grammairiens », mais avec l’écriture inclusive, il y a autant de grammaires que de citoyens.

Celui qui fait dépendre le bonheur des femmes d’un point de grammaire est un romantique exacerbé, comme l’ancien formateur de l’Education nationale Philippe Meirieu a dit que « le moindre regard » et « les petites attentions » pouvaient faire éviter à un terroriste de commettre un attentat.

L’écriture inclusive transforme la phrase en carrefour tolérant envers les sexes, mais elle ne saurait changer le contenu des phrases elles-mêmes sur l’égalité des sexes. Les passages les plus misogynes de la Bible ou du Coran dussent-ils être écrits inclusivement, ça ne leur enlèverait pas leur misogynie.

Mettre un point dans la phrase fait aussi trébucher sa respiration : elle ne court plus, ni ne vole, ni ne se déploie, mais reste attachée à la terre par ces ancres :

« (…) Ses gardes affligé.es

Imitaient son silence, autour de lui rangé.es » (Racine, Phèdre, V, 6)

L’écriture inclusive pose des pièges à loups, dont la lourdeur plastique fait mesurer celle du militantisme qui la défend. Quoi de plus plaisant que de lire une phrase de La Bruyère, Proust, ou Flaubert en ne goûtant que son intelligence, sans avoir à penser aux inégalités entre hommes et femmes que l’écriture inclusive rappelle à chaque instant, et substitue à la vérité que l’écrivain tente d’exprimer pour tout le monde ?

Si les néo-puritains s’autorisent à mettre des points au milieu d’une phrase, c’est que la phrase de leur puritanisme ne s’arrêtera jamais : à quand la majuscule signe de phallocratie ? et le point final symbole de la stagnation sociale ?

 

Entertainment / Politesse : l’entertainment est aux Etats-Unis l’idéologie visant à amuser, attirer, divertir ; il n’a pas d’équivalent exact en français car c’est une stratégie de divertissement : comme le mot anglais le suggère, l’entertainment n’amuse pas, il entretient l’amusement, et prétend qu’un homme profond puisse être enthousiaste, amusé, joyeux, mais surtout entretenu comme tel, et aimer qu’on l’entretienne ainsi, comme on entretient sa voiture ou son pic à glace. Un musicien en concert, un organisateur d’un mariage, un patron de club ou de restaurant, sont entertainers dès lors qu’ils visent à multiplier les micro-événements sympathiques dans le concert, le mariage, la soirée qu’ils agrémentent pour le spectateur, le convive, le consommateur. L’entertainer prolonge sans cesse le spectacle, et transforme en spectacle tout ce qui n’est pas du spectacle : le vendeur de vêtement américain vous dit bonjour avec un grand sourire, vous suit dans chaque rayon, vous harcèle pour que vous donniez un avis si possible positif sur sa prestation ; il veut qu’acheter un caleçon devienne un spectacle.

On peut par exemple accuser l’entertainment de l’hyper-amabilité insupportable qui frappe en ce moment les serveurs de restaurants parisiens : « Bienvenue dans les Cyclades ! » vous dit-on à l’entrée d’un traiteur grec alors que vous êtes servis par des étudiants bobos du 17ème arrondissement qui travaillent en intérim. « Comment ça va ? » vous dit un serveur qui ne vous connaît ni d’Eve ni d’Adam en vous mettant la table. Il surabonde en commande :  surabondé à votre commande : « OooK », « Suuuper, « Génial, merci ! », « Aaallez c’est parti », « Eh bah c’est parfait ! « Vous allez voir, c’est une tuerie », vous dit le patron en faisant couler le bouillon à votre veau ». « Tout se passe bien ? » ajoute-t-il quand vous savourez.

Rien qui ne soit plus loin de la politesse en France, où ils habitent ; rien aussi qui ne montre, par cette influence, que les Etats-Unis et la France sont frères ennemis : d’un côté un pays jeune, qui se crée son destin sans cesse par le cinéma faute d’en avoir un par le temps, et dont les vendeurs de chaussettes vous accueillent comme le Messie, de l’autre un pays vieux jusqu’à en paraître ennuyeux ou éternel, gavé de faits par son Histoire et de paroles par sa littérature, et dont les meilleurs citoyens vous accueillent comme un homme, avec calme, avec un franc-parler qui sait mettre les formes, et une politesse érodée à travers les siècles par des générations d’archiduchesses.

L’entertainment et la politesse sont deux amabilités figées ; mais l’un est une stratégie et une industrie, l’autre un système de conventions formé dans le temps pour se supporter les uns les autres.

 

Escape game : ce jeu de rôle consistant à s’évader pièce après pièce d’un lieu fictif (train, avion, tombeau, temple, laboratoire, château), en groupe d’amis et en un temps limité, a un succès phénoménal dans les moyennes et petites bourgeoisies européenne.

Il donne le frisson d’avoir réfléchi et agi dans une circonstance exceptionnelle, et qu’on se garde bien de provoquer dans sa propre vie.

L’escape game consiste à s’échapper d’un lieu et il est à ce titre le divertissement par excellence puisqu’il entraîne à s’échapper tout court, à commencer par s’échapper de soi-même, comme le fait tout divertissement.

L’escape game est le reflet poétique de cet autre jeu plus sérieux à laquelle se livre une partie de la petite et moyenne bourgeoisie occidentale : s’échapper de sa propre identité. « Échappons-nous de cet hôtel en flamme  » disent les joueurs d’escape game, et quand ils sortent et reviennent à la réalité : « Échappons-nous du patriarcat oppresseur et des restes de notre éducation catholique ». Certains joueurs d’escape game s’échappent d’un hôtel ou d’un temple maya quand ils jouent, mais quand ils ne jouent pas aiment s’échapper d’une appartenance sexuelle ou d’une culture patrimoniale présentées comme ringardes, s’échapper d’un ordre bourgeois qu’elle renforce pourtant dans ses stratégies territoriales, s’échapper d’une conception innocente et directe de la démocratie pour intégrer un ordre progressiste qui n’est pas forcément la démocratie, et parfois son contraire… Toutes oppressions aussi fictives, dans les quartiers paisibles où ils vivent, que le train fou ou le temple aztèque qu’ils croient quitter en jouant.

S’échapper, c’est aussi se libérer : comme le loup s’échappe à la vue du collier du chien, comme on s’échappe d’une discussion conformiste ou d’un lieu qui perpétue un carcan – sectes, cloîtres, cénacles et sérails.

Mais une liberté plus grande, et un jeu tout aussi stimulant, consisterait à se retrouver dans un temple maya pour essayer de le défendre. Non pas s’en sauver, mais le sauver. Admettons qu’un avion piquant du nez donne envie de s’échapper, encore l’héroïsme tient-il toujours à en prendre les commandes et à en amortir la chute : là est la plus belle liberté.

Pourquoi éprouver son autonomie en fuyant et non en conquérant ? Cet esprit de fuite trahit une perte de confiance dans le monde extérieur perçu comme lieu de survie ; tandis que l’esprit de conquête d’un lieu – comme de s’imprégner lentement du château de Chenonceau et continuer d’y vivre en rêve – rend le monde extérieur plus en harmonie avec l’âme et en fait un lieu de bonheur. Mais cela c’est au contraire s’échafauder un moi dans le temps, tandis que le bourgeois européen veut se fuir à toutes enjambées comme être pensant.

Lorsqu’un bourgeois européen se trouve face à quelqu’un qui a encore des définitions à peu près délimitées sur sa propre identité (être un homme ou une femme, un Européen, un être pensant) certains bourgeois européens se retrouvent malgré eux dans un escape game. Ils veulent fuir cette compagnie qui définit encore le tempérament anglais, la virilité gréco-romaine, la culture chrétienne, etc., idées qui renforceraient ces bourgeois dans leur identité et qu’ils jugent ringardes, eux qui apprennent sans cesse à s’échapper de toute pensée. Car réunir des amis pour s’échapper, c’est aussi quitter ceux-là même qui pourraient échanger des idées, des idées amusantes et profondes : c’est s’échapper de l’état de majorité, qui implique de penser, pour regagner la minorité, l’absence de pensée, la tutelle – le cachot de la tutelle.

 

Mylène Farmer : chanson populaire réunissant christianisme (« Agnus Dei », « Ainsi soit je ») et libertinage (« Libertine », « Pourvu qu’elles soient douces »), transcendance et luxure, rêverie et chair, autrement dit la dialectique de l’Europe latine, dans de la musique de mauvais goût, laquelle permet de propager ces valeurs dans les populations les plus diverses avec un lyrisme simplificateur et décuplé.

Mylène Farmer est si européenne qu’elle défend la spezzatura (« Mylène s’en fout », « Regrets »), cette nonchalance des courtisans italiens les plus accomplis de la Renaissance, ou l’« Innamoramento », amour naissant et incertain d’où ont jailli les plus belles œuvres de Stendhal, Flaubert et Proust.

Mylène Farmer donne tour à tour envie de céder aux impulsions du cœur et de l’esprit, du plaisir et du retardement, du corps et des rêveries qui font de ce corps une enveloppe sensible et religieuse – bref, les deux ferments de l’humanité fréquentable.

 

Gauchisme : refus idéologique de l’excellence pour la précellence.

Le gauchiste dit que La Princesse de Clèves est inadaptée et trop difficile pour les élèves de banlieue, que la musique classique est un délire du 16e arrondissement, que la religion chrétienne n’invite qu’à la pédophilie, et qu’un musicien fils de musiciens doit cesser de jouer car il est avantagé socialement. A la place, il veut que des Français noirs lisent des romans sur de lointaines tribus noires africaines (écrits par des romanciers blancs et sans génie comme Laurent Gaudé), qu’un rappeur bas-de-gamme et désaffilié commémore Verdun, que la religion musulmane soit dite pacifique a priori sans connaissance du Coran ni de ses effets sur les personnes, et qu’un individu ne réussisse pas « parce qu’il est arabe/femme/handicapé »; cet individu, pour le gauchiste, devrait donc être épargné voire choisi pour ces raisons (précellence), et non pour ses vertus (excellence).

 

 

Influenceur, influenceuse : j’ai croisé une influence Instagram à un mariage ; je n’en avais jamais entendu parler, mais 200 000 personnes la suivent sur son compte numérique, et lui demandent en commentaire la bonne manière de se lisser les cheveux ou la marque de son maillot de bain.

Il est étonnant de s’instituer influence : l’influence par définition ne saurait se décréter ni se mesurer ; se propageant dans les individus par une action ou une parole fameuse, elle est liquide et immaîtrisable comme l’eau claire des îles ioniennes où une influenceuse Instagram se fait prendre des heures (en photo).

Le métier d’influenceur et d’influenceuse trahit une sorte d’autisme, un déni des autres et de leurs jugements, comme les  « top model en freelance » qui s’auto-instituent modèles, alors qu’être modèle suppose justement d’être regardé par un autre qui vous prend pour modèle.

 

Musiques tristes : Dans Le meilleur des mondes, Bernard Marx et d’autres « Alphas » découvrent les Sauvages de la réserve encore humainement civilisée par un rite religieux sacrificiel : ils se font fouetter jusqu’au sang. Devant les modernes qui absorbent la drogue du bonheur, le prétendu sauvage et vrai civilisé réclame le droit à souffrir (car la souffrance entraîne des métamorphoses que la satisfaction et le contentement n’apportent pas). Heureuse intuition d’Huxley : si la civilisation n’apparaissait aux « Alphas » que par des vœux pieux et des belles paroles, la défense de l’ancienne humanité virerait à la leçon simpliste et mièvre. Mais ces vrais humains s’infligent des sévices ; ils se font mal volontairement, et là réside leur humanité complète, métamorphosée par la souffrance.

Le plaisir d’écouter des musiques tristes prolonge ces pratiques ancestrales. Ecouter le Deposuit potentes de Monteverdi, le « Nun » de la Troisième Leçon de ténèbres de Couperin, les Andante des deux dernières sonates de Schubert (le célèbre Andantino de la sonate n°20 ou l’Andante sostenuto de la sonate n°21), n’est-ce pas s’infliger des sévices ? N’est-ce pas se faire fouetter par des cordes pincées ou frottées ? Aussi beaux ou « cathartiques » qu’ils soient, ces morceaux frappent, comme de  vrais coups, bien que plus raffinés et reflétant l’âme.

Tandis que la « violence symbolique » est chassée par les sociologues bourdieusiens, tant de gens manquent d’humanité dès qu’ils sont confrontés à la douleur musicale, et demandent à changer de morceau : ils n’ont pas réglé leur compte avec la vie entière, ils ont besoin d’en omettre les parties désagréables, que ces musiques incrustent sagement en nous pour nous en sauver, avec les apparences du sadisme.

 

Netflix : l’idéal bourgeois d’aujourd’hui, puisque mélange de cinéma (donc de fantasme, de spectacle et de virtuel) et de cocooning (donc de propriété, de confort et de passivité).

Certains abonnés disent d’ailleurs : « Je serai devant Netflix » comme si c’était une œuvre à part entière, et surtout parce qu’elle vous enlève des heures entières qu’on est sûr de rendre intéressantes aux yeux des autres. C’est donc aussi un esclavagisme moderne et une forme moderne de la servitude volontaire, qui montre que la culture populaire américaine propulsée la technologie est un ordre moral, ennemi de la liberté.

Un jogging, une livraison à domicile et une séance Netflix entre deux copulations, tel semble être le destin du petit-bourgeois au XXIe siècle.

 

Objets parlants : aujourd’hui, un distributeur automatique de billets m’a dit : « Merci d’avoir effectué votre retrait sur ma borne. », puis un sac plastique m’a déclaré : « Veuillez me jeter dans la poubelle appropriée. », avant que la poubelle me dise :  « Bravo ! » pour mon geste écologique. En rentrant chez moi, un rouleau de papier-toilettes m’a encore murmuré : « Vous pouvez me recycler, composter ou jeter dans les toilettes. »

Les sociétés humaines ont déjà fait parler les objets, avec des totems et des statuettes, mais elles en emplissaient le monde des plus hautes volontés – avoir la grâce, une bonne moisson, la fin des pluies. Cette société-ci fait parler les objets d’usage commun, les distributeurs de billets et les rouleaux de papier-toilette, et ne sert que le « dieu de l’Utile » de Baudelaire : elle montre par là qu’elle a des comptes à rendre à l’être et à sa spiritualité.

 

Paniers-à-orgie / Silènes : dans l’album Astérix chez les Helvètes, les Romains d’Helvétie passent leurs temps en orgies, et quand l’un d’entre eux doit partir, on lui donne un panier-à-orgie : un panier de victuailles qui restituera en toute petite quantité le plaisir orgiaque perdu.

L’idée de Goscinny est génialement absurde et satirique, puisque qu’une orgie implique de s’étaler, de se goinfrer, d’atteindre ses limites dans le plaisirs ; un panier qui prétendrait la prolonger est forcément une arnaque.

On pourrait appeler panier-à-orgie toute petite chose ridicule et moderne promettant un festin.

Les smartphones apportant peu des joies profondes de l’existence (le plaisir d’une discussion, d’un ébat, d’un livre) malgré l’infini d’informations qu’ils contiennent, sont les paniers-à-orgie les plus répandus dans le monde.

Mais on trouve des paniers-à-orgie dans les moindres détails de la vie moderne : le foodporn, qui partage en photo ce qui est jouissance gustative ; la pornographie, qui fait de même pour la jouissance sexuelle ; ou les restaurants rapides et multi-culturels, qui annoncent pizza, tacos, crêpes et kebab et n’en font aucun de parfait ; et certains produits alimentaires industriels, comme les  « chips saveur cheeseburger », qui prétendent restituer la saveur d’un burger avec tomate, viande, salade, fromage, dans une fine lamelle de pomme de terre cuite.

Pour lutter contre les paniers-à-orgie, chercher de petites choses ridicules en apparence qui contiennent vraiment un festin : chercher des silènes, ces figurines anciennes défendues par Platon et Rabelais, petites et laides en apparence, mais qui renferment un infini de jouissance : le petit bouillon d’un grand cuisinier, un ami exigeant et génial qui semble au premier abord capricieux, une miniature de maître en peinture ou une petite série de variations pour instrument seul d’un grand compositeur, ou encore un album d’Astérix écrit par Goscinny.

 

Partitas pour violon seul de J.S. Bach : les sons d’un ange qui se mettrait à penser et à méditer une philosophie.

 

Polyphonies de la Renaissance : mises en musiques d’un phénomène historique et anthropologique : la découverte par l’homme européen de la complexité humaine (le fait que plusieurs voix résonnent en nous), et de la nécessité de guider cette complexité par le message du Christ pour qu’elle reste une dans sa fécondité (le fait de se faire petit, de rester humble et à l’écoute de toutes les voix). D’où le fait que ces polyphonies sont des messes et des motets, et qu’elles sont écrites par des hommes de tous pays d’Europe : Jacob Obrecht et Johannes Ockeghem dans le monde flamand, Heinrich Isaac dans le monde germanique, Josquin des Prés en France, Thomas Tallis en Angleterre, Palestrina en Italie, Victoria en Espagne, frère Manuel Cardoso au Portugal.

Ces musiques accompagnent en musique l’acte spirituel et intellectuel de se renouveler sans cesse, à l’aune du Christ en croix et ressuscitant.

 

Pop-music : fabrication d’autoroutes pour les rêves éveillés.

 

Psychiatres : Les psychiatres offrent à chacun de raconter son malheur brut, en pensant que ce malheur a en soi un intérêt, une légitimité et surtout une narrativité appréciable. C’est une moissonneuse-batteuse qui transforme la mélancolie en chronique allant d’un point A à un point B, la coupe en petite maladie concrète, avec ses péripéties, ses symptômes, sa guérison, parfois tout un système d’explication causale des défaites de la vie : « Je n’avais pas accepté mon corps, je ne m’étais pas écouté, j’avais besoin de débloquer quelque chose dans mon rapport à ma mère », etc.

La dépression est une faillite, mais les psychiatres la restaurent en une maladie acceptable, courageuse et excusable – il n’y a pas même d’excuses à donner, puisque c’est fatalité et malchance, c’est maladie. Le malheur est un malformation ou un virus, et surtout une action : on fait une dépression, on a fait une dépression, comme certains touristes disent qu’ils ont fait la Suisse ou la Toscane. Une fois quitté la dépression traitée en psychiatrie, on arbore comme une fleur à la boutonnière un passé dont on est immunisé, une maladie vaincue et devenue performance, exploit du malheureux accompli grâce à son emploi du temps précautionneux, avec ses visites (au psychologue) et ses médications (les antidépresseurs).

Consolation, mais glaciation aussi, car la performance et la maladie sont choses solides, concrètes, mesurables. Le premier homme à avoir diagnostiqué le désespoir a permis d’éteindre en beaucoup d’humains leur pouvoir de sublimation : se sauver de la dépression par un morceau de musique joyeux (comme un mélomane l’a témoigné pour le tube « Get Lucky » des Daft Punk), par l’exploration de l’œuvre d’un peintre, des Évangiles ou d’une cathédrale.

Qu’on vous diagnostique une dépression, et vous vous autorisez. Car le psychiatre vous laisse parler, longtemps et sans frein. Il aménage un temps de parole à la pensée brute, remplie des déchets égocentriques que la parole civile s’efforce d’aménager et de transformer en parole aimable et profonde. Il donne libre cours et presqu’un terrain de jeu à notre monologue intérieur narcissique et incessant dont personne ne veut, et que la sublimation devrait transformer.

Une fois rendu aux autres, le patient/dépressif reprend la parole solitaire de ses séances, distribuant ses doutes sur lui-même et ses honneurs anciens, s’interrogeant sur un évènement qu’il a vécu, puis sur ce qu’on lui en a dit depuis sa naissance pour recomposer le récit de sa dépression – « Mais je suis mauvaise, je le sais, ma mère me disait toujours ça, elle me disait « T’es mauvaise », et c’est vrai… ».

Les psychiatres fragmentent la sociabilité presqu’autant que les religions prosélytes, à ceci près qu’ils l’entament de l’intérieur : c’est sur un canapé ou dans un café, au sein même de la réunion chaleureuse, qu’un ancien malade rompt visière à l’échange, et se met à écouler sa névrose, parfois si brutalement qu’on sent la salle du psychiatre se recomposer autour de lui, pour peu qu’il aborde une histoire de famille ou un voyage avec des correspondances manquées.

Toute cette turpitude pour quarante ou cinquante euros de l’heure, heureusement remboursés par la Sécurité sociale…

 

Rappeurs français (Booba, Damso, PNL) : le rappeur Booba dit « salside » en mélangeant le français « sale » signifiant le Mal et l’anglais « side » signifiant face, pour se revendiquer de la force du Mal. Le rappeur Damso dit « The Vie » en mélangeant aussi français et anglais. Certains rappeurs ajoutent un mot d’italien (« Va bene » chez l’Algerino), espagnol ou d’arabe (« chica » et « la hess » chez PNL), cousus malaisément sur la langue en usage.

Ces rappeurs sont des Salvatore, le frère à peine lettré du roman Le Nom de la Rose d’Umberto Eco : « La mortz est super nos ! Prie que vient le pape saint pour libérer nos a malo de todas les péchés ! » (Eco, Le Nom de la Rose, Premier jour, Sexte). Ils prennent là où ils peuvent, dans tous les langages du monde, de peur de montrer leur trop grande faiblesse dans la langue qui leur est échue :

Les révoltes du rappeur sont la plupart du temps convenues, ses mots et ses phrases font de la peine parce qu’il n’a jamais appris la violence verbale, le lyrisme, l’éloquence. Or cela s’apprend. Lisez Bloy et vous le saurez. La véhémence du rappeur, sa rage et sa révolte, n’ont en fait pour objet ni le délaissement urbain, ni le racisme, ni la pauvreté, ni toutes les causes qu’il croit exprimer : ce n’est qu’une rage indéfinie, essoufflée, contre sa propre incapacité à se débrouiller dans la parole. (François Taillandier, Une autre langue).

Beaucoup de rappeurs français ont en réalité fait l’école buissonnière et tâché de se mettre « au centre de leur apprentissage » dans la matière Français, comme certains formateurs de l’Éducation nationale demandent de le faire. Et ils passent par les professeurs pour ce genre de directives, sans avertir les élèves qu’ils sont des Salvatore en devenir. La médiocrité du langage des rappeurs est trop vraie et désagréable pour être dite devant les intéressés, ce qui serait pourtant la véritable marque de considération à leur égard.

Le rap a pourtant pris une telle importance, qu’il faudrait ordonner d’en écouter, afin de s’assimiler son énergie et de pouvoir communiquer avec les voyous illettrés qui l’écoutent, et les ramener à la raison et à la civilité qui leur manque. Kateb Yacine disait : « j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français », et il faudrait dire aux caïds sans patrie qui ponctionnent la patrie : « je parle en ouech-ouech pour dire aux ouech-ouech que je ne suis pas ouech-ouech ».

 

Reprises pronominales : source de l’impression superficielle du bien écrit mais aussi du style alerte, élégant, intelligent. Exemple chez La Bruyère : « La cour ne rend pas content ; elle empêche qu’on ne le soit ailleurs. » (Les Caractères, « De la Cour »). Le plaisir vient du retour plus vif de la même idée  (être « content »), que le lecteur croit quitter à la proposition suivante, et qu’il retrouve dans une opposition avec le 1er terme.

La reprise pronominale donne l’impression qu’un auteur maîtrise sa pensée, qu’il a de la suite dans les idées, car il en a aussi dans sa phrase.

C’est un plaisir de répétition variée, comme un thème en musique. La phrase avance unie et diverse à la fois.

La double reprise redouble le plaisir : « Il faut, pour leur plaire, des spectacles qui favorisent leurs penchants, au lieu qu’il en faudrait qui les modérassent. » (Rousseau, Lettre à d’Alembert).

La reprise pronominale prouve les liens entre intelligence et beauté, puisqu’elle plaît particulièrement lorsque la phrase est longue (donc qu’elle nécessite plus d’intelligence pour associer les éléments) :

« Je goûte bien, à présent, le charme de la solitude et regarde du haut en bas de ma montagne les intrigants, les flatteurs, les importants, les gascons, les charlatans et tous ceux qui se donnent autant de mouvement que je m’en donne peu dans ce temps de crise où le calme de mon âme et de la campagne me consolent de n’avoir rien à faire. » (Prince de Ligne, Mémoires, Cahier VIII).

La reprise pronominale donne un lien solide et heureux à tout ce qu’elle réunit.

Contraire de la reprise pronominale, cette arme de civilisation : le redoublement du sujet, arme de lourdeur et de vulgarité.

 

Sarcophage égyptien : signe de haute civilisation, car l’humanité a commencé quand elle a pris soin d’enterrer ses morts. Mais pas un signe de la civilisation la plus haute : on ne prend pas si soin de l’être humain une fois mort, autant vaut de le faire quand il est vivant et de le représenter vivant. La Joconde est encore plus précieuse et unique qu’un sarcophage, parce qu’elle confronte une femme vivante au royaume du temps et de la mort qui l’attend derrière elle, question perpétuelle, qui n’attend pas que la femme soit morte pour la représenter.

 

Sarkozysme : idéologie visant à devenir riche sans avoir à lire La Princesse de Clèves ; ni « Stéphane Camus », ni tout autre chef-d’œuvre artistique et spirituel.

Le sarkozyste profite d’une civilisation européenne dont il ne profite que de la part matérialiste et paresseuse, du point le plus visible et grossier de l’iceberg européen : faire des « apéros saucisson-pinards », aller en boîte de nuit, séduire les femmes à visage découvert.

Mais pour la visite d’une sacristie, aller au musée ou comprendre une personne avant de chercher à la séduire, il n’y a plus aucun sarkozyste.

Le sarkozyste ignore délibérément le devoir d’incarner et d’encourager la culture et la connaissance qui incombe aux classes aisées.

 

Ski : métaphore de l’hédonisme, dont le principe secret est que le bonheur ne tient pas (toujours) dans les plaisirs complexes, difficiles et durement acquis, mais dans les plaisirs simples, faciles et nombreux.

Dans le ski, ces plaisirs simples s’additionnent au lieu de se succéder et d’être difficiles d’accès : plus on monte, plus il y a à contempler, et plus il y a aussi à glisser. Le paysage le plus majestueux accompagne la descente la plus longue – deux jouissances simples, qui augmentent au lieu de s’annuler.

 

Story : La « story » est la faculté d’une application numérique d’assembler photos et vidéos pour qu’un homme fasse un petit film de ce qu’il a fait de notable dans les dernières 24 heures : il prend une demi-heure en plein voyages pour assembler photos et vidéos qui montrent à quel point il passe de bonnes vacances.

Avec la story, le récit désintéressé ou collectif (le roman, l’épopée) se transforme en récit narcissique et promotionnel. L’épopée chantait une civilisation (L’Iliade les Grecs, L’Énéide les Romains), la story chante un moi pauvrement visible, signalétique et social.

Comme avec le hashtag, qui formule l’évidence et supprime l’art du sous-entendu, la technologie de communication réalise sous une forme appauvrie et narcissique des possibilités que l’homme a déjà exploitées depuis plusieurs siècles et poussées bien plus loin avant elle : construire son destin soi-même, en ordonner les actions, aller dans un lieu plutôt que l’autre, plonger dans la Méditerranée ou composer une musique de film.

L’« histoire » n’est plus l’infini des possibles qu’on provoque et des obstacles qu’on surmonte par sa volonté, mais la fonctionnalité d’une carte à puce, qui permet d’exposer l’existence comme une acquisition et non plus comme une destinée impulsée par la vaillance.

 

Les Visiteurs, OSS 117 : héros de cinéma populaire ridicules par leur inadaptation (des chevaliers médiévaux au XXe siècle, un agent secret chauvin à l’étranger), mais supérieurs aux autres personnages par une grandeur même qui fonde leur inadaptation : Godefroy de Montmirail est hardi et preux dans une France sclérosée par les restaurants de station-service et les nouveaux riches propriétaires de châteaux, Hubert Bonnisseur de la Bath est élégant et moqueur dans un monde arque-bouté sur ses principes et ses cultures qu’il est interdit d’évaluer.

L’humour des Visiteurs et d’OSS 117 tient dans ce que les héros sont toujours à la fois les plus stupides et les préférés du spectateur, ceux qu’il voudrait imiter en tant qu’agents perturbateurs du monde où ils se trouvent, parce que leurs maladresses tiennent à des qualités autant qu’à des défauts (il vaut mieux être excessivement preux que lâche, incarné que désincarné, élégant qu’inélégant, moqueur que soupe-au-lait).

Les modèles plus hauts de cette tradition cinématographique et populaire pourraient être Don Quichotte et Mme Bovary, deux autres héros ratés et ridicules, mais qui n’en ont pas moins une âme héroïque : des rêveurs éveillés plus grands que les non-rêveurs, l’un chevalier servant incongru, l’autre princesse déchue, tous deux échafaudeurs de scénarios romanesques qui minent leur perception et leurs actes, mais tous deux plus raffinés que les aubergistes ou pharmaciens qui les côtoient voire les manipulent.

C’est pourtant les rêveurs raffinés comme eux qu’il convient précisément  d’éduquer, d’éduquer par le roman moderne ou par la comédie populaire : parce que les âmes hautes ou trop idéalistes peuvent encore sentir leurs ridicules au prix d’une longue éducation, et savoir rire d’elles-mêmes.

 

Vitalic, Poney EP : techno mêlant des basses vulgaires et vrombissantes comme des moteurs de voitures personnalisées, et synthétiseurs transcendants qui résonnent comme dans des voûtes d’église.

Il en émane une sorte de rave party enracinée, l’impression de danser avec des adolescents sortis d’un pensionnat ou des Ch’tis se séduisant par des gestes innocents et spontanés, en agitant tout-à-trac les bras et en savourant cet instant rare, avec une maladresse plus gracieuse que toutes les danses maîtrisées du monde – vulgaires comme les basses trop corporelles de Vitalic, et gracieux comme les synthétiseurs plus célestes, trop pleins d’être esprit et corps en même temps.