Hamza, caillera de son État

Hamza se veut caillera de son état : il accuse l’État et reste en l’état. Il gagne en un pain de shit de quoi bourlinguer une fois par mois, mais il aime tellement la France qu’il y reste plus souvent que vous : accueilli mieux qu’ailleurs dans ses trous reculés, il désire encore « la niquer » ou « l’enculer ».

Sa cité est contre la Cité – vous n’y avez pas droit – et ses cages d’escalier sont les forums citoyens et assemblées d’Hamza. Son jogging est son coup d’État permanent : Hamza porte en pacha son pyjama, passe à la boulangerie en claquettes-chaussettes et en chaussons au bar-tabac.

Il mange aussi dans un chausson, chausson de pain béant de viande à son visage, comme une bouche prête de l’avaler autant qu’il ne l’avale. Son père lui a montré comment égorger l’agneau, consentant et toujours mâle : jamais pute de brebis n’a franchi sa maison, comme nul homme n’a franchi la schneck de sa future vestale – on le lui certifie en milieu médical. Quand la conseillère d’orientation arrache un « projet professionnel » des lèvres d’Hamza, celui-ci compte ouvrir un restaurant, tacos-burger-kebab-pizza.

Comme tout homme, Hamza nourrit aussi de raisons sa délinquance et sa déliquescence, sans s’en faire une, mais pour se plaindre d’un air d’évidence : raisons de sa misère, de son petit business, des violences policières qui contrôlent au faciès. Quand ses amis ont assassiné dans la rue par inadvertance, en laissant tomber par terre une barre de fer ou un couteau de boucherie, il dit au maire que les assassins n’ont pas de locaux à moins de deux stations de métro, pour faire du foot en salle, des cours de danse hip-hop et de la peinture murale.

Des journalistes lui tendent un micro : Hamza dénonce l’exploitation de l’Afrique avec un veston Nike, et la ghettoïsation de France avec son plus beau polo Lacoste. Il porte aussi un maillot de football floqué du nom d’un champion, qu’il arbore en cours en demandant d’aller à l’infirmerie pour un oui ou pour un non. Quand on le lui refuse, il vous répond « J’ai le droit » et « Qu’est-ce que c’est cette discrimination ? », car il connaît par cœur ses droits : des baqueux les lui ont lus, qu’il avait caillassés avant d’être en garde à vue.

Hamza interpelle le citoyen qui ne veut pas lui donner de cigarette, les pédés qui s’embrassent en plein Paris, les journalistes qui ne disent pas bonjour pour qu’on le respecte, et les femmes qui sont de sortie sans mari en plein milieu de la nuit. Certains me disent qu’il a traité de « fils de pute » des policiers interdits de répliquer, et tendu un guet-apens à des pompiers. Qui va croire des choses pareilles ? Mais pour des lyncheurs qui se sont vengés il a eu des tendresses, et pour certains martyres qui ont terrorisé : ceux-ci réparent les atteintes au Sacré aussi tranquillement qu’un plomb ayant sauté.

Hamza chante avec des béquilles au bas des fenêtres, à base de « Wallah, « Ouech » et « Starfullah », et vous sert ses vieux succès, « J’m’en bats les couilles » et « L’Coran de la Mecque », comme une star sur le retour animant les kermesses. Quand je l’entends parler de la tess où l’on donne des schlass aux pétasses, je pense à la culture française dont il laisse les fleurs à terre. Hamza peut bien s’essuyer avec fables et tirades : ça lui évite d’être dehors et de provoquer une incartade.

Il imite tellement ses pareils qu’on le croirait sorti d’une usine à blédards pas-fragiles. Il sort avec la capuche, le jogging et deux organes téléphoniques, rencontre une zoulette avec le chewing-gum, les écouteurs et le Capri-Sun, et l’invite à dîner avec salade, tomate, oignon.

Il n’arrive pas à séduire la Parisienne de toute façon : il faudrait qu’il fasse du rap assez bon pour que Sandra le passe en vacances à Santorin, ou l’étudie dans un mémoire à la Sorbonne. Quand un beau soir il la rackette, elle voudrait lui faire voir tout ce qu’il subit comme discriminations. Et dame Sandra remporte d’Hamza ses plus beaux vers d’amour courtois, lorsqu’elle se met au sport pour, dit-elle, « être bonne », en ajoutant à une amie : « Ce mec, je l’ai boloss de ouf, ouech », à une terrasse de Paris.

Satire bouffonne, vérité crue, dites beaucoup de choses à Hamza : car on ne lui a jamais rien dit, et sa vertu s’en fait plus molle que ses habits, qui flottent au vent comme un drapeau martial.