Jean le Juillettiste

Jean-Bapt’ racontait ses exploits de défonce comme ses ancêtres leurs batailles : il avait enquillé vingt-quatre bières un soir comme autant d’ennemis à la pointe de l’épée, couru un barathon digne de la dernière croisade, et détaillait les oinj épiques qu’il avait tapé après les examens. Il ne prenait qu’en bouteille l’enceinte des Citadelle, et conquérait par ondes Bluetooth celle des amis lors d’une soirée, pour passer de la musique bien barrée. Encore un peu et il ajoutait à propos du bar de la veille où il avait foutu un de ces bordels avec son régiment de potos : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort, / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ».

Il était locataire à Gare du Nord, fier de côtoyer les pauvres et les basanés qu’il appelait les « daleux » et les « camés ». Jean-Bapt’ se vantait de vivre au milieu d’eux sans problème, comme de marcher tranquille sur les charbons des Enfers. Il aimait leur souhaiter bon courage et leur donner des pourboires, quand certains d’entre eux lui livraient tout essoufflés un « buddha bowl » attiédi par leur voyage.

Jean-Bapt’ vit à crédit, crédit de cœur et d’esprit : il va dormir dans une chapelle transformée en duplex, mais n’aurait jamais aidé à construire de cathédrale, parce que ça lui aurait sali les mains et que c’est catho tradi ; il adore le foie gras à Noël, mais ne l’aurait jamais inventé, parce que c’est gras et que ça fait souffrir les animaux gavés ; et il aime la culture dont il se gave jusque dans le métro, mais n’aurait jamais défendu ses artistes morts et favoris, car certaines de leurs œuvres se permettaient de juger, de faire des généralités et de vexer du monde. Son dernier parti pris était d’être aoutien plutôt que juillettiste.

Chaque fois que je le rencontre, Jean-Bapt’ doit me réexpliquer son travail : il vient d’obtenir un rendez-vous, de négocier un contrat, d’envoyer des mails, de faire un « conf call », de renvoyer un mail faisant le compte-rendu de la téléconférence, etc. Et je comprends qu’il n’aime pas parler de son métier, car après quelques verres il n’est même plus capable de le nommer, et devient lyrique à son souvenir : « En gros, je facilite la rencontre entre partenaires de consultation pour la mise en œuvre de projets favorisant des actions culturelles auprès des agents de terrain ».

Mais Jean-Bapt’ a quitté le présent pour glisser dans l’avenir ; il a quitté la fête et le coup d’éclat permanent, pour intégrer le couple et l’apéro bon enfant. Il a trouvé une compagne active et juillettiste, qui le fait travailler jusque dans les plaisirs : cours de yoga lundi, footing du mercredi, gym suédoise jeudi ; mais le samedi, ils soufflent un peu, et racontent autour d’un plateau qu’ils ont fait la Provence et la Patagonie, que le jetlag et les embout’ n’ont pas mega impacté, et qu’ils espèrent en la réapparition des Vacances comme en un Au-delà bien atteignable et tactile. Jean-Bapt’ a pris la vie comme l’autoroute et son forfait de portable : bonjour travail, vacances, meubles en kit, chien, chat, Macbook et compte Netflix. Jean-Bapt’ est déjà vieux à trente ans de savoir l’école où il mettra ses petits-enfants, si possible sans daleux ni camés dérangeants. Il mettrait volontiers son testament en post-it sur le frigidaire ; il a déjà sa concession au cimetière ; il a déjà prévu la forme de sa tombe.