Dhimitri

Dhimitri Paillard rase sa moustache, mais laisse sa barbe pousser à son cou, comme une couronne de buis ornant ses mandibules.

Je lui demande ce qu’il boit, il demande une limonade ; il ne boit jamais d’ « alcool », mais garantit qu’il me verra boire sans problème.

Dhimitri est étudiant sur « l’expansion » musulmane du VIIe siècle de profession, et protestant de confession.

Chrétien, il l’est devenu, après avoir vu un humoriste dire que Jésus le premier avait chassé les marchands du temple, et qu’il fallait chasser de la même façon les patrons du CAC 40 de la finance mondialisée. Dhimitri cherche comme une nouvelle peau un tuteur nouveau, qu’il pourrait répéter par cœur, et ce Jésus-Christ succédera à cet humoriste.

Il a déjà lu toute la Bible, mais ne pratique pas assez :  « Ça fait trois ans que je suis pas allé à l’église  dit-il, j’suis trop sheïtan.  »

Il a surtout des amis musulmans, qu’il avance comme un titre de gloire : il dit qu’il les connaît et n’a pas peur d’eux pour autant. Il n’y a même qu’avec eux qu’il s’entend : eux au moins se tiennent droit pour éviter le péché, respectent leur père presque autant que le prophète, et leurs femmes ne se promènent pas dans la rue en débardeur ou presque à poil. C’est même grâce à eux que Dhimitri a évité de fumer au lycée. Leurs mères étaient généreuses et lui offraient un peu de tajine, alors que la sienne était radine, qui ne finançait pas de Playstation.

Quand Dhimitri les revoit, il leur rappelle sa chrétienté jusqu’à soixante-dix fois, et cède volontiers à leur religion sur de vulgaires détails : ça ne le dérange pas de manger un bon kebab, de remplacer le porc par la dinde, et de les retrouver à la salle de sport plutôt qu’à un bar de toubab. Avec eux il ne parle pas directement de relation sérieuse avec les femmes célibataires. Il préfère prendre des détours poétiques et leur mettre la dernière sérénade d’un rappeur chantant son « rouge à lèvres sur le gland ». Il se dispute pourtant avec eux, surtout quand ils accusent les chrétiens d’être idolâtres, mais la bande se réconcilie toujours, en se rappelant que le Coran tient Marie pour une sainte et Jésus pour un prophète.

Dhimitri me surprend à chaque parole de sa bouche. Il lance d’un coup que « le Coran est une merde », puis m’assure que les rois de France étaient tous issus de Mahomet, et que Jésus n’a pas été crucifié. Il me convainc que les banlieues ne se révolteront plus, parce que chacun s’y regarde en photo, mais il entend qu’elles préparent une grosse candidature à la prochaine présidentielle qui renversera tout.

Il est fier de ne pas être descendu dans la rue pour que Charlie Hebdo puisse dessiner des caricatures : il est pour le délit de blasphème de toute manière, et il est soulagé de savoir tués ceux-là qui l’avaient bien cherché. Il parle presqu’en pleurant des femmes voilées, qu’on affuble de stigmates, et qui sont bien plus pleines de pudeur et de dignité. Dhimitri ne connaît rien de plus beau que les croyances et veut les protéger comme des roses.

Mais il reste trouble. On ne lui a jamais connu de femmes, et il en avance des centaines. Il parle avec plus de compassion des prostituées que de ses amies, et il souhaite la déchéance aux actrices pornographiques, qui trompent à l’écran la solitude des pauvres au lieu de l’interrompre une heure. Il voudrait les voir mourir comme au temps de l’Inquisition, ces putes dégénérées : il rirait de les voir brûler.