Buveurs vs binge drinkers

Pour soutenir la ministre de la santé ayant dit que « le vin est un alcool comme un autre », neuf « addictologues » ont signé une tribune titrée : « Vu du foie, le vin est bien de l’alcool ! » (Le Figaro, 5 mars 2018).

Quel humain considère les choses « vues du foie » ? Et l’hygiénisme ne fait-il pas perdre la raison lorsque le même journal publie l’article : « La consommation de vin augmente avec la taille des verres » (Le Figaro, 18 décembre 2017) ?

Les signataires de la tribune accusaient le vin d’être, autant que les autres boissons alcoolisées, source « de binge drinking, d’une part importante des affections mentales, des suicides et de la mortalité accidentelle et routière. ».

Alors que le binge drinking (biture express) est l’exact opposé de la dégustation de vin, malgré la consommation d’alcool qui les relie en apparence, tout comme la rébellion mécanique est l’opposé de l’esprit rebelle, ou le risque zéro l’opposé de la prudence.

Buveurs et binge drinkers traient la vie comme ils traitent la boisson. Il y a une perception « binge drinking » et une perception « dégustatrice » du monde. Il ne s’agit pas seulement d’« abus » et de « modération » : on peut être binge drinker un soir (pour un mariage, des retrouvailles, un travail angoissant), tout en préférant être buveur, qui pouvant le plus, pouvant le moins. Nassim Nicholas Taleb dresse des tableaux dans ses essais, surtout lorsque le propos est subjectif, éthique ou philosophique et ne mériterait pas de tableau pour les raisonneurs statisticiens et lourdauds. Je reprendrai cette forme pratique pour dissocier la civilisation des dégustateurs de celle des binge drinkers :

Binge drinkers Buveurs
Ingurgitent sans goûter longtemps l’alcool qu’ils boivent, en l’absorbant. Boivent le vin en savourant et décomposent le goût, en parfum, bouquet, notes, puis par gourmandise et ivrognerie.
Avalent tous la liqueur en même temps. L’un sent et goûte le vin pour tout le monde, puis boivent tous en même temps, et ensuite selon la soif de chacun.
Compétiteur : qui boit le plus et le plus vite. Dégustateur : peuvent recracher ou vider le vin, pour goûter plus de vins différents.
Tous les alcools sans distinction, sauf économique: 30 euros doivent leur tenir toute la nuit. Un type d’alcool avec ses sous-genres (vins de Bordeaux, bières maltées, etc.). Seulement les vins ou alcools bons ou réputés bons. Acceptent des vins ou alcools chers et que 50 euros ne leur tiennent que quelques heures.
Pas d’attention pour l’accord. Chips, cacahuètes, pop-corn, natchos.

Le moment du repas n’étant pas un sujet en soi, se rajoutent parfois un discours extérieur pour y échapper : mangent et boivent en regardant la télévision, des vidéos sur Internet, un film.

Attention pour l’accord : quel plat, quelle épice créera de l’harmonie avec la boisson.

Ont conscience qu’ils déjeunent et boivent : commentent le repas, soit pour raffiner leur sensibilité, soit pour étaler leur savoir.

Inattention à l’espace et au temps : peuvent boire avant d’entrer dans une boîte de nuit par seul prétexte d’économie, et des alcools sans préférer une quelconque maturation. Attention à l’espace et au temps : table, terrasse, salon, prairie, plage peu fréquentée, avec des produits ayant traversé le temps pour achever la perfection de leur saveur (fromages, vins).
Boivent pour relâcher une pression : celle des examens, du conformisme ou d’un carcan moral (États-Unis) ou pour réussir professionnellement (Corée du Sud). Boivent pour persévérer dans un moment d’existence : en compagnie d’amis, d’un être aimé ou devant un paysage.
Ne produisent aucun discours, veulent abolir tout discours : désirent s’exhiber et s’anéantir.

 

Produisent du discours, sur la boisson bue, sur la nourriture cuisinée, sur des sujets politiques ennuyeux, des arts exaltants ou l’essence des choses, comme Socrate dans Le Banquet propose de moins boire pour discuter la nature d’Éros, ou comme le vin engendre dans Gargantua des calembours et mots d’esprit appelés « propos des bien-ivres » : désirent s’augmenter et se confirmer dans leur sensation d’être.
Sélection naturelle : « Qui n’est pas tombé dans les pommes / n’a pas vomi la nuit dernière ? » Plaisir participatif : « Celui qui a bu ce grand vin l’a-t-il bien goûté ? »
Ambianceurs en soirée et ennuyeux en tête-à-tête. Ennuyeux en soirée et intéressants en tête-à-tête.
Dégrisement par des vidéos et sketches regardés sur Youtube / vomi / coma / sommeil. Dégrisement par ivrognerie / bavardages / lectures de poèmes / jeux.
Déracinés : avec les mêmes boissons industrielles quel que soit le lieu. Enracinés : ce qui est bu implique tout l’environnement de l’être (un terroir, un climat, un cépage).
Totalitaires : tout le monde doit être ivre mort.

Faux démocrates : tous participent, mais celui qui boit le plus vite est le meilleur.

Humanistes : tout l’être du buveur doit participer au plaisir de boire, y compris ses fonctions cérébrales.

Faux élitistes : ne veulent que boire du bon, mais espèrent que tous l’apprécient à la table.

Jacuzzi, piscine turquoise à l’eau chaude. Ne se baignent pas dans une mer froide. Bains de mer, pour posséder un paysage en nageant, peu importe les galets et les pierres. Se baignent dans une mer froide parce que c’est la mer.
Binge-watchers : regardent le maximum de séries, et dans chaque série le maximum d’épisodes d’une heure. Regardent des films éprouvés par la postérité qui durent 1h30 voire 2h (bien qu’avec difficulté).
Lecteurs de page-turners: veulent toujours consommer du sens, lire la page suivante, connaître la suite, épuiser la saga. Lecteurs de page-blockers: veulent déguster des chefs-d’oeuvre éprouvés par la postérité, s’arrêter à chaque page bien écrite, noter une citation et l’apprendre par cœur.
En vacances: prévoient dix activités, louent trois appartements, consomment cinq quartiers d’une ville en un jour, et disent qu’ils « ont fait » la Suisse ou la Toscane, comme s’ils avaient baisé une conquête d’une nuit.

Font la même chose avec leur temps libre et s’évacuent de leurs propres sensations.

Mènent une guerre contre soi qui a les allures de la guerre : les plus grands binge-travelers marchent en groupes, munis de leurs perches à selfies, suivant un guide muni d’un drapeau pour ne pas les perdre, comme des régiments de piétaille tenant leurs lances et leur oriflamme.

En vacances: ne prévoient aucune activité autre que la simple existence dans le lieu visité, arpentent des lieux imprévus, et se rajoutent des nuits dans des villes imprévues.

L’abandon à soi-même est leur manière de déguster les vacances. Le temps vacant doit se remplir d’eux-mêmes.

Abandon par le corps dans la dénudation, mais toute action les abandonnent à eux-mêmes : laisser couler toute une après-midi afin d’achever un livre ; laisser son corps entrer dans les vagues et y nager plus longtemps que prévu face au beau paysage grec ou italien ; laisser son regard errer plus longuement sur une montagne ou une cathédrale.

Binge-fuckers : ne couchent qu’une fois, en réfrénant l’imagination.

Pornographes : aiment l’exhibition, frôler par la pensée et pénétrer seulement, accumuler le nombre maximal de conquêtes, et voir frénétiquement les autres corps exhibés en détail, touchés, pénétrés.

Amoureux : nuits insatiables avec travail préalable de l’imagination, ou seulement travail de l’imagination.

Érotiques : désirent par l’imagination, aiment la suggestion, pénétrer la pensée comme le corps, dans la nature, dans un soir d’été, après une longue discussion ou après avoir surpris le corps dans une certaine situation ou un certain paysage.

Entreprennent des proies avec stratégie. Calculent avec réalisme les moyens et le profit de la prise.

Dans sa forme extrême, leur désir va vers les excavations disponibles, avec une totale indifférence.

Credo amoureux : « N’importe quelle femme, c’est toujours assez bon pour n’importe quel homme. » (Johanna dans Les Séquestrés d’Altona de Sartre).

Aiment sans stratégie, y compris quand il n’y a pas d’espoir. Se déclarent toujours, même quand c’est inutile ou qu’il est trop tard, pour prêter une forme dicible à leur sentiment et goûter à plein leur amour, y compris s’il est amer.

Dans sa forme extrême, leur désir goûte l’amour en lui-même, dans le temps, afin que cet amour les change.

Credo amoureux : « L’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l’amour d’autre chose. » (Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur).

Désir profanateur et symbolique : le plus de pénétrations, positions, excrétions possibles. Désir tortueux et invasif : une femme dans un paysage, un bout de nudité surpris, une poitrine découverte, une baigneuse de Renoir, une statue florentine de déesse.
Ne convertissent ni ne subliment leur ivresse : attendent que la boisson passent dans leur corps, et cherchent à profiter de tous les instincts animaux qu’elle libère pendant ce temps. Subliment ou vivent seulement leur ivresse : font de l’humour, chantent, se donnent des gages.
Dom Juan, Monsieur Arnoux, Bel-Ami, Brichot. Chérubin, Fabrice Del Dongo, Cyrano de Bergerac, Marcel de la Recherche.
3 choses qui me les résument : le rap, le fast-food et le porno, tous dominés par l’immédiateté et la non-maturation : on débite le plus de mots possibles sur le son le plus addictif, on avale le plus de viande possible dans le pain le plus salé possible, on accède au maximum de nudité profanée à l’écran.

Ils vous possèdent entièrement et pour peu de temps.

3 choses qui me les résument : la musique classique, la gastronomie et l’érotisme, tous régis par un naturel conquis par la médiation (de l’éducation, de la culture, de l’imagination) : on écoute une sonate (avec ses mouvements, leurs thèmes, leurs développements, leurs ruptures), on déguste les saveurs différentes d’un menu (accordées à des vins ayant eux-mêmes traversé le temps), on découvre la beauté d’un être par le détour d’allusions, de paysages, d’instants, ou tout ça dans l’imagination, pour en pleurer et faire œuvre à partir de sa désillusion.

Ils vous possèdent d’abord, puis c’est vous qui les possédez, petit à petit mais pour longtemps.