Gaston, journaliste vénèr

Gaston de Tarlerie s’excuse chaque jour durant du nom de ses parents : quand il arrive le matin à son webzine, avec son ciré kaki, ses baskets d’édition limitée et un sac en toile floqué « La France au rap français », c’est pour attaquer les privilèges et surtout les siens. Après son « guide pour bien militer » qui a eu son petit succès à la « rédac », il a été engagé pour faire des articles rubriques « gauche vénère », « la (vraie) gauche » et « Cette France réac ».

« Si j’ai fait une grande école, dit Gaston, c’est parce que j’ai le visage blanc avec l’argent, alors que d’autres sont en prison parce qu’ils ont le visage noir et pas l’argent, un visage de mec à contrôler, à enfermer, et à tuer, t’as vu. Notre réussite dépend des Africains qui sont morts ou en prison, c’est ça le bail du racisme d’État. »

Chaque article de Gaston est un boulon, un boulon d’enlevé à la machine de l’État pour faire péter le système.

Il a suivi des militants antifascistes venus jeter des pierres, casser des salons de coiffure et faire pousser des carottes naturelles près d’une centrale nucléaire. Il décrit leur sac Décathlon comme le bouclier d’Achille, leur cagoule noire comme des barbes de hussards, et le masque à gaz pris à un policier comme un trophée pris à l’État, au péril de leur vie. Gaston en revient aussi honoré que s’il était couvert de la suie des mineurs de fond, et il le raconte le soir à sa chérie Guenièvre, dans la file d’attente d’un restaurant de burgers à vingt euros.

Quand aucun heurt n’est à chanter, Gaston enquête dans un hôpital sur la grossophobie des patients à l’égard des infirmières. Il vérifie que les toilettes ne sont pas oppressives aux trans et les pansements discriminants aux noirs, et il en toilette sa réputation par son nouvel écrit cool, mais qui milite, citant Balzac, Lénine et les Sex Pistols.

Gaston retrouve ses amis dans un bar et boit des bières de supermarché pour éviter le mépris de classe. Si vous lui parlez d’un intellectuel qu’il connaît sans l’avoir lu, Gaston répond qu’il participe à une revue « très droitière », où il a vu un article « aux idées limites » : il n’a même pas pu le lire jusqu’au bout, et ça sent mauvais pour votre intellectuel.

Il explique plutôt le taoïsme d’un slameur, compare le spleen chez Baudelaire à la hess chez Alkapote. Un rappeur disant que « Nique sa mère la réinsertion » est bien plus moderne, et percutant, que Rimbaud écrivant « Mille rêves en moi font de douces brûlures ». Le ministère de la Culture a d’ailleurs choisi ce rappeur pour jouer à l’anniversaire de la bataille d’Austerlitz ; des patriotes zélés veulent l’interdire ; Gaston les traitent de « fils de pute ».

Gaston fait souvent des esclandres culturelles, sidérant une table pleines de petites bouteilles : il dit que les jeunes agressant des pompiers ont une rancœur révolutionnaire. Que tant qu’il y a des sans-papiers, les jeunes peuvent jeter les leurs par terre. Qu’il suit le football, ce sport interclassiste, autant que la philosophie. Qu’il écoute autant de rap gangsta que de rock indie. Que Kaaris a du génie et qu’il est le monstre que la société a fait de lui. Et que bien sûr il l’aime quand il rappe « Ta mère la sale pute », et vous, pourquoi non? Vous voulez le jeter hors du pays? Il a pourtant fait des musiques posées oklm, et parle à la jeunesse, alors qu’un Victor Hugo, mort il y a deux siècles, ne parle qu’à la vieillesse.

« Allez, dit Gaston, arrête de faire ton François le Français, on s’en bat les couilles, là. Bientôt personne viendra chialer qu’on compare Verlaine et Booba ! »

A tout mot d’argot Gaston jouit secrètement, car il porte Paris à ses vêtements, et toute sa banlieue à la bouche, comme un dieu pénétré de chaque rue gorgée du seum et de la zer-mi, dont il envie l’onction et les trois cents mots de vocabulaire.

Enfin ivre, il peut réciter inconscient les grands couplets du rap conscient. Il dénonce en musique le sang contaminé, pour oublier le sien qui ne l’est pas assez.

Mais j’ai douté de ses principes, et c’est à Gaston de me dire hérétique : il m’invite au Collège de France pour me rééduquer, doucement, à une conférence sur la musique. C’est sur les grands prosateurs et rimeurs, du théâtre du XVIIe siècle au rap français du XXIe siècle.