Logomachie

Vous venez de dire quelque chose sur Internet : toute la soirée qui suit cette « publication », vous n’arrivez même plus à vous concentrer sur une maxime de La Rochefoucauld ou une poignée de porte, à regarder sereinement le ciel rosir, à faire quoi que ce soit; vous êtes enlevé à vous-même, vous n’existez presque plus, devant votre écran quinze pouces à quatre-cents euros.

La connexion est un nouvel état humain, comme l’extase pour les chrétiens et le spleen pour les poètes. Le cerveau est arraché aux choses environnantes vers les pages du site auquel on a contribué, comme un courant d’air maladif. Vos connaissances vous reviennent qui peuvent lire l’article, l’ont peut-être lu sans réagir et vous laissent dans votre tourment, ou l’ont laissé dans l’indifférence sans que vous puissiez le vérifier. Internet est une machine d’oubli dans laquelle certains annexent leurs œuvres pour s’assurer que personne ne les regarde.

C’est le cas pour tout citoyen aujourd’hui qui voudrait parler dans l’agora, qui n’est qu’un wagon de métro: par les flux d’informations des réseaux sociaux, le discours est devenu un flot intestinal. Un perpétuel vomi de jugements, d’analyses et de lecture distraite l’a transformé en nuée qui vous ignore ou s’abat comme les furies. Certains appellent cet ouragan liberté d’expression, d’autres diront que c’est dégueuler à son tour et vouloir « tenir son coin parmi les beaux esprits », comme dit Vadius de Trissotin.

Les discours nous imbibent parce qu’ils sont tout ce qui nous reste. Certains sont faits de discours comme d’autres de poils ou de plumes. Hors-sol, purs esprits oiselant et babillant dans le ciel technique d’Internet, des journaux, articles, études, discours officiels ou billets d’humeur écrits ou vidéos, ils se demandent alors :

« Attends, mais qu’est-ce que c’est que ce discours ? »,

« On ne risque pas de tomber dans le discours de… ? »,

« Comment faire pour éviter le discours deet le discours du… ? »,

« On reconnaît dans cette rhétorique, si on sait lire entre les lignes, le discours dangereux du… »,

[Vidéo Youtube]  « A**** déconstruit la rhétorique de H**** »,

[Vidéo Youtube] M**** démonte / détruit / défonce le discours de D**** sur le plateau de R****  »,

[Vidéo Youtube] « Pourquoi U*** dit de la merde ».

En général il s’agit du discours du déclinisme, de l’excuse, du racisme, du laxisme, de l’intolérance, du pessimisme, de l’angélisme.

Le logomachiste ne sent que les mots, et ne vit que de discours,  comme les habitants de l’île de Ruach ne vivent que de vent (Rabelais, Quart livre, 43). Il ne part donc en guerre que contre les mots d’autrui, notamment en voyant dans les discours une « blessure » et une « violence symbolique », et pour en épargner les siens il cherche à préserver leur « image » des discours critiques : un camion roule sur une foule au nom d’Allah, mais l’important est de ne pas tomber dans le discours de l’amalgame et ternir l’image des musulmans ; les personnes âgées doivent payer pour que les facteurs restent discuter avec elles pendant leur tournée, mais n’en parlez pas, car il ne faut pas tomber dans le discours du « C’était mieux avant… »;  des adolescents de seize ans en lycée général ne savent pas conjuguer le présent du verbe être et croient que la Révolution de 1789 a vaincu les Nazis, mais il ne faut pas tomber dans le discours du « Le niveau baisse, les élèves sont moins intelligents ». L’ « image » d’une religion, de la société ou de l’école est alors laissée dans son précieux étui, comme l’icône d’un idolâtre ou la relique d’un saint: le discours sert à cacher, au lieu de découvrir. « La science utilisée pour occulter au lieu d’éclairer. » (Eco, Le nom de la rose, 2e jour, Nuit).

Le discours est si important qu’il est reçu comme un acte, et comme acte violent : au moment de la tuerie d’Orlando dans une boîte de nuit gay, un secrétaire régional des Verts (Jean-Baptiste Herpin) twitte :

« La différence entre la Manif pour tous et Orlando ? Le passage à l’acte. »

Disons twitter, car tout comme discourir n’est pas agir, twitter pour beaucoup n’est pas écrire : c’est lâcher le mot le plus efficace dans l’urgence, en s’imaginant que des milliers de gens pourraient le lire, et que des milliers ne le feront pas. Mais l’envoi, même ignoré, vous enlève à la réalité présente : vous n’êtes plus que ce discours, vous devenez discours vous-même, cerné comme la bête dans la tauromachie. A force de n’être rien que discours, les discours que vous entendez en réponse vous semblent plus proches, sensibles et destructeurs qu’un meurtre de masse. Une gifle ou un assassinat deviennent, comme à Herpin, un codicille aux discours qui vous agitent.

Notre inaction logomachique se trahit dans cette expression de « passage à l’acte » appliquée aux paroles, prélude au délit de blasphème. L’historien Georges Bensoussan cite un sociologue algérien disant que les familles arabes tètent l’antisémitisme avec le lait de la mère, et la procureure l’accuse à son procès (car les maladresses du franc-parler engendrent des procès) de « passage à l’acte dans le champ lexical ». La procureure était si enfumée de discours, qu’elle voulait que le discours puisse accueillir son contraire. Le discours devient acte, comme le symbolique devient le réel, quand on dit :

« Pas de femmes dans des bars de banlieue et on gueule, mais pas de femmes dans le gouvernement, et personne ne bouge ! » (mélange de Philippe Watrelot et d’une association féministe).

Les femmes aspirant à s’asseoir dans un café sont infiniment plus nombreuses que 577 citoyens sur 65 millions, même gouvernants (elles peuvent d’ailleurs y débattre de ceux qu’elles vont élire), mais peu importe pour la logomachie : la logomachie ne voit aucune échelle. Les « intellectuels-yet-idiots » décrits par Nassim Nicholas Taleb sont ceux qui la pratiquent le plus: la nature d’une action leur importe si peu, qu’ils relativisent le nombre d’attentats sur l’échelle des accidents de baignoire, et le nombre de journalistes tués sur celui des propos médiatiques déplacés.

Le logomachiste, souvent intellectuel, puisqu’il se nourrit de mots, sait pourtant que les mots sont eux-mêmes des symboles, des signes, des conventions. Mais il partira en guerre lexicale quand il entendra « français de souche », qu’il trouve discriminant pour les immigrés de fraîche date, et qui n’est qu’une convention désignant tout français d’une famille implantée pendant les dix siècles où les rares immigrés n’arrivaient que par individus. Cette locution est une commodité, nommant des êtres à la réalité si évidente qu’elle en a défini un pays, mais le logomachiste échange volontiers les siècles qui l’ont forgée à sa peur de discriminer quelqu’un. Et il est outré par un nouveau dessin de Charlie Hebdo lié à l’islam, dessin qui n’est encore qu’un symbole non-violent, alors qu’il n’a pas voulu entendre parler d’un homme ayant roulé sur 90 personnes avec un camion en criant : « Allah Akbar » le jour de sa fête nationale. Il était en vacances à Malte.

Pascal aimait parodier dans les Lettres provinciales les Jésuites, qui confondaient aussi acte et parole. Les Jésuites justifiaient le crime par l’« intention », faisant comme si paroles et actes n’étaient rien de bien différent, mais

« l’intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s’aperçoit point de cette direction secrète, et il ne sent que celle du coup qu’on lui porte. » (Septième lettre).

Lorsque le logomachiste découvre que le discours qu’il incrimine ne sera pas « acté », il vous dit : « Mais que veut vraiment dire ce discours ? Ce discours ne cache-t-il pas quelque chose ? N’y a-t-il pas risque d’une instrumentalisation de ce discours ? » Tourment de logomachiste : des massacres d’innocents le rendent mutique, mais les sous-entendus le font frémir de rage. Il veut déterrer les discours qu’il espère et n’entend pas. Il veut débaucher « la peur » (de la décadence, de l’islam, de la technologie) chez ceux qui discourent pour découvrir, et ne fait que soulager la sienne, qui discourt pour cacher.

Pour échapper à la logomachie, rien de tel qu’un métier, une maladie grave, le gymnase, le pugilat, tout ce qui permettait à Socrate ou à ses disciples de revenir à une idée ou au vers d’un poète sans l’avoir exagérément amplifié dans l’esprit, en combattant et en endurant sans y penser, éliminant les querelles de mots et les disputes inutiles. Diogène n’a écrit aucune philosophie, mais la moindre action de sa vie qui nous est connue et racontée est toujours de la philosophie. Sa vie philosophait pour lui.